Le pouvoir n’aime pas la solitude

par Mamadou Sèye

Il est des images qui, en politique, valent davantage que les plus longs discours. Elles racontent un rapport de force, un état d’esprit, parfois même le début d’une nouvelle séquence historique.

Le lancement du parti présidentiel Kiiray laissera sans doute cette impression. Non seulement par les discours qui y ont été prononcés, mais surtout par ce que les Sénégalais ont vu… et par ce qu’ils n’ont pas vu. En politique, les absences parlent souvent plus fort que les présences.

Même si l’on admet que le Président Bassirou Diomaye Faye ait volontairement choisi de ne pas inviter les autres formations politiques, nationales comme étrangères, l’image renvoyée demeure inhabituelle. Dans les démocraties contemporaines, un chef de l’Etat qui lance sa propre formation politique cherche généralement à démontrer sa capacité de rassemblement. Il veut convaincre qu’il élargit sa base, qu’il ouvre une nouvelle espérance et qu’il attire au-delà de son camp. Ici, le symbole a plutôt été celui d’un lancement en vase clos.

Cette impression a été renforcée par un autre fait politique. Depuis plusieurs jours, une partie de la presse présentait cette journée comme un test de fidélité pour plusieurs ministres. Les noms de Moustapha Guirassy, Cheikh Tidiane Dièye, Déthié Fall et Boubacar Camara revenaient avec insistance. Leur présence était annoncée comme un signe de loyauté envers le chef de l’Etat. Finalement, ils étaient absents. Plus remarquable encore, Makhtar Cissé et Me Moussa Sarr, pourtant récemment nommés au gouvernement par le Président lui-même, ne s’y sont pas rendus non plus.

Il serait naturellement excessif de tirer des conclusions définitives de ces seules absences. En revanche, elles prennent une résonance particulière après les déclarations du ministre Dr Abdourahmane Diouf, qui avait publiquement affirmé qu’il était difficilement concevable de bénéficier d’un décret présidentiel sans travailler à la réélection de celui qui l’avait signé. Cette conception a suscité un vif débat, car elle pose une question fondamentale : dans une République, un ministre est-il d’abord le serviteur d’un parti ou celui de l’Etat ?

Les grands penseurs de la science politique ont depuis longtemps répondu à cette interrogation. Max Weber expliquait que la légitimité d’un pouvoir ne repose pas uniquement sur l’autorité juridique, mais aussi sur la confiance qu’il inspire. Alexis de Tocqueville rappelait qu’en démocratie, l’obéissance obtenue par les institutions ne remplace jamais l’adhésion libre des citoyens. Quant à Montesquieu, il avertissait que tout pouvoir qui cesse d’être modéré finit par se fragiliser lui-même.

L’histoire confirme ces analyses. Les dirigeants ne s’affaiblissent pas toujours sous les coups de leurs adversaires. Ils s’affaiblissent souvent lorsqu’ils s’isolent, lorsqu’ils réduisent leur cercle d’écoute et lorsqu’ils finissent par confondre les applaudissements de leur entourage avec l’opinion réelle du pays. C’est ce que les politologues appellent le syndrome de l’isolement du pouvoir : un chef n’entend plus les contradictions, ne voit plus les signaux faibles et prend progressivement des décisions davantage dictées par son premier cercle que par les attentes de la Nation.

C’est pourquoi les rumeurs persistantes d’un prochain remaniement ministériel interrogent. Si elles devaient se confirmer et si elles étaient motivées principalement par des considérations de fidélité partisane, le Sénégal entrerait dans une logique de limogeages à répétition qui risquerait de détourner l’action publique de ses priorités essentielles.

Or les Sénégalais attendent tout autre chose. Ils attendent des réponses au coût de la vie, au chômage, aux difficultés de l’école, de la santé, de l’agriculture et des infrastructures. Ils veulent des résultats, pas une compétition permanente autour de la loyauté politique.

Par ailleurs, plusieurs observateurs estiment que la popularité du Président connaît aujourd’hui une phase plus délicate qu’au début de son mandat. Les réactions enregistrées lors de son récent déplacement à Touba ont alimenté ce débat, même si un épisode isolé ne permet pas, à lui seul, de mesurer l’opinion de l’ensemble du pays.

Pour les intérêts supérieurs de la Nation, l’heure est davantage au rassemblement qu’à la confrontation. La paix civile demeure le premier moteur du développement. Aucun investisseur ne mise durablement sur un pays traversé par des tensions politiques permanentes. Aucun peuple ne progresse dans la division.

Le Khalife général des mourides l’a rappelé au chef de l’Etat lors de son déplacement à Touba : la paix est la condition première de toute œuvre durable. Ce conseil dépasse les circonstances actuelles. Il constitue une véritable doctrine de gouvernement.

Les partis passent. Les gouvernements changent. Les majorités se font et se défont. Mais le Sénégal demeure. Et, au bout du compte, les peuples ne retiennent qu’une seule chose : les grands dirigeants ne sont pas ceux qui exigent la fidélité de tous, mais ceux qui parviennent à susciter la confiance du plus grand nombre.

Le pouvoir ne meurt jamais de la contradiction. Il commence à s’affaiblir le jour où il se retrouve seul.

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