Par Mamadou Sèye
Il est des moments où une Nation doit savoir résister à la tentation de la facilité. Dans les périodes de doute, il est toujours plus commode de désigner un coupable que d’examiner lucidement les responsabilités de chacun. L’affaire du contrat de Pape Thiaw est précisément de celles-là.
Oui, le sélectionneur national peut être interrogé sur les résultats des « Lions » à la dernière Coupe du monde. Le football est un univers où la performance est le premier critère de jugement. Les victoires exaltent, les défaites exposent. Pape Thiaw n’échappe pas à cette règle.
Mais le débat qui secoue aujourd’hui le football sénégalais n’est plus seulement sportif. Il est devenu institutionnel, juridique et politique. Et, à ce niveau, réduire la crise à la seule personne du sélectionneur serait une profonde injustice.
Les faits sont têtus.
Pendant de longs mois, Pape Thiaw a dirigé l’équipe nationale sans contrat définitif. Cette anomalie était connue. Elle était même devenue si préoccupante que, refusant d’embarquer avec la sélection faute de garanties contractuelles, l’entraîneur avait provoqué une crise de dernière minute. Il avait alors fallu l’intervention personnelle du Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, qui l’avait appelé pour le convaincre de rejoindre les « Lions » afin que le Sénégal honore ses engagements internationaux. Une telle implication du chef de l’Etat démontrait que le problème était bien réel et qu’il dépassait largement la seule relation entre un entraîneur et sa fédération.
Dès lors, une question fondamentale se pose : si les plus hautes autorités étaient informées de cette situation, comment peut-on aujourd’hui donner le sentiment que toute la responsabilité reposerait exclusivement sur Pape Thiaw ?
La Fédération sénégalaise de football ne peut davantage s’exonérer de ses obligations. C’est elle qui a négocié le contrat. C’est elle qui en a fixé les clauses financières. C’est elle qui a signé un engagement de trois ans comportant un salaire mensuel de 30 millions de FCFA, une prime de signature de 120 millions et d’importantes indemnités éventuelles de résiliation. Une fédération expérimentée ne pouvait ignorer que de tels engagements exigeaient une parfaite sécurisation juridique et financière.
Le ministère de la Jeunesse et des Sports, pour sa part, invoque aujourd’hui un principe incontestable : l’Etat ne peut être lié par un contrat qu’il n’a pas préalablement validé. Sur le plan du droit administratif, l’argument est recevable. Les deniers publics ne peuvent être engagés en dehors des procédures prévues.
Mais une autre interrogation demeure.
Pourquoi cette exigence n’a-t-elle pas été imposée en amont ? Pourquoi avoir laissé s’installer une situation aussi fragile jusqu’à ce qu’elle éclate au grand jour ? Une administration efficace ne se contente pas de constater une irrégularité ; elle veille d’abord à l’empêcher.
C’est pourquoi cette affaire ne doit pas devenir un règlement de comptes.
Le Sénégal n’a rien à gagner en offrant au monde l’image d’institutions qui se contredisent publiquement, de contrats contestés après leur signature et d’un sélectionneur transformé en variable d’ajustement. Si ce différend devait se poursuivre devant les juridictions compétentes ou les instances sportives internationales, c’est la crédibilité de notre gouvernance sportive qui serait examinée bien avant le cas personnel de Pape Thiaw.
Les grandes Nations de football règlent leurs différends avec discrétion, dans le respect des engagements pris et de la parole donnée. Elles protègent leurs institutions parce qu’elles savent que leur réputation constitue un patrimoine aussi précieux que leurs trophées.
Au fond, cette crise révèle une faiblesse plus profonde : l’absence de clarification des rapports entre l’Etat et les fédérations sportives. Qui décide ? Qui négocie ? Qui valide ? Qui paie ? Tant que ces questions ne recevront pas des réponses claires, d’autres crises surgiront, avec d’autres acteurs, au détriment de l’intérêt national.
Le Sénégal sort pourtant d’années de succès qui lui ont permis de s’imposer parmi les grandes puissances du football africain. Cette réputation s’est construite grâce au talent des joueurs, au travail des encadreurs, au soutien des dirigeants et à la ferveur d’un peuple entier. Elle mérite d’être préservée avec intelligence et responsabilité.
Pape Thiaw assumera sa part de responsabilité sportive. La Fédération devra rendre compte de ses choix administratifs. Le ministère devra expliquer sa position et les raisons de son intervention tardive. Quant aux autorités de l’Etat, elles ont aujourd’hui la responsabilité de favoriser une issue digne, conforme au droit et respectueuse des engagements de chacun.
Car, au bout du compte, les victoires appartiennent toujours à tout le monde, tandis que les défaites ne devraient jamais être abandonnées à un seul homme.
Faire de Pape Thiaw le seul responsable serait une erreur. La véritable grandeur des institutions ne consiste pas à trouver un bouc émissaire, mais à assumer collectivement leurs propres défaillances. C’est à cette hauteur que le Sénégal est attendu.