Gouverner sans le peuple, est-ce encore gouverner ?

Par Mamadou Sèye

Un pouvoir peut disposer de toutes les apparences de la puissance sans posséder ce qui donne véritablement sa force à l’autorité politique : le contact avec le peuple.

C’est peut-être la situation la plus préoccupante à laquelle le nouvel exécutif sénégalais est aujourd’hui confronté. Non pas parce que le Président Bassirou Diomaye Faye aurait perdu le pouvoir — rien ne permet de l’affirmer — mais parce que les signes d’un refroidissement du rapport avec le peuple deviennent de plus en plus visibles.

Aminata Touré et Moussa Balla Fofana en ont fait récemment l’expérience avec des huées. L’image est politiquement brutale. Car lorsqu’un pouvoir qui prétend construire une nouvelle dynamique populaire voit ses représentants accueillis de la sorte, il ne devrait ni minimiser le phénomène ni chercher à le réduire à quelques manifestations d’hostilité. Une huée n’est pas une élection, mais elle peut être un signal.

Le Président, lui, bénéficie encore de ce que confère la fonction : longs cortèges officiels, garde rapprochée, forces de défense et de sécurité. Il est donc protégé contre les mouvements de foule. Mais une protection physique ne saurait remplacer le contact politique. Et le contraste devient saisissant entre la puissance institutionnelle du chef de l’Etat et une présence publique qui semble susciter de moins en moins d’effervescence.

Ses déplacements mobilisent peu. Ses rares prestations télévisées ne semblent plus drainer l’audimat d’autrefois. Or un pouvoir ne vit pas seulement dans les palais, les communiqués et les décrets. Il vit aussi dans la relation qu’il entretient avec ceux qui l’ont porté au pouvoir.

C’est précisément cette question qui devrait préoccuper l’exécutif à l’approche des prochaines élections locales.

Les interrogations deviennent d’autant plus sérieuses que le nouveau parti présidentiel ne dispose pas encore, à l’échelle du pays, d’un nombre suffisant de dirigeants bénéficiant d’une forte implantation populaire. On peut occuper une haute fonction grâce à un décret. On ne devient pas pour autant un leader capable de mobiliser une commune, un département ou une région.

Et c’est là que les propos du député Mayabé Mbaye prennent une dimension particulière. Selon lui, lorsque la candidature d’Ousmane Sonko avait été empêchée en 2024, Moussa Balla Fofana s’était rendu auprès de la structure des anciens de Pastef pour leur faire part de sa décision de se porter candidat. Ces derniers lui auraient alors conseillé d’aller en parler à Ousmane Sonko, présenté comme l’instance de validation des propositions. Mayabé Mbaye affirme également que Moussa Balla Fofana n’était pas favorable à la candidature de Bassirou Diomaye Faye.

Ces propos, parce qu’ils viennent d’un acteur politique dont la parole est connue, méritent d’être entendus et discutés. Ils posent surtout une question que le pouvoir ne peut éluder : sur quoi repose aujourd’hui la fidélité de ceux qui entourent le Président ?

Sur une conviction politique ? Sur une histoire militante commune ? Sur une implantation populaire ? Ou, pour certains, sur la puissance du décret présidentiel ?

La question est loin d’être secondaire. Une majorité présidentielle peut être constituée rapidement autour d’un chef de l’Etat. Mais une véritable force politique ne se fabrique pas par décret. Elle se construit dans la durée, dans les quartiers, les villages, les communes, auprès des militants et surtout dans cette capacité à convaincre les électeurs lorsque le candidat n’est plus porté par la seule dynamique présidentielle.

Les élections locales sont, de ce point de vue, une épreuve de vérité redoutable. Elles ne se gagnent pas uniquement avec l’image d’un Président. Elles exigent des hommes et des femmes connus, respectés et capables de mobiliser sur le terrain.

Voilà pourquoi les rumeurs persistantes autour d’un éventuel report des locales sont politiquement préoccupantes. Reporter une élection pour des raisons objectives peut naturellement relever de la responsabilité des pouvoirs publics. Mais laisser s’installer l’idée qu’un calendrier électoral pourrait être aménagé parce que le pouvoir redoute son rapport aux urnes serait une tout autre affaire. La démocratie ne peut fonctionner au gré des convenances électorales des gouvernants.

A cette atmosphère déjà chargée s’ajoute une autre anomalie : voilà deux semaines que le Conseil des ministres ne s’est pas tenu, sans explication officielle connue à ce jour. Deux semaines sans cette séquence institutionnelle régulière qui permet de rendre compte des décisions du gouvernement et de donner au pays une visibilité sur son action.

L’absence d’explication est elle-même devenue une source de commentaires. C’est une règle élémentaire de la communication politique : lorsque le pouvoir ne parle pas, d’autres parlent à sa place. Et plus le silence dure, plus les interprétations se multiplient.

Il ne s’agit donc pas de décréter que le Sénégal serait entré dans une crise institutionnelle ou que le Président serait politiquement isolé. Ce serait aller beaucoup trop vite. Mais les signaux qui apparaissent méritent d’être regardés avec lucidité.

Car le plus grand danger pour un pouvoir n’est pas nécessairement la contestation bruyante. C’est parfois l’indifférence.

On peut être protégé contre les huées. On peut être protégé par des cortèges, des gardes et des forces de sécurité. On peut encore disposer de la totalité des prérogatives constitutionnelles. Mais aucune garde rapprochée ne protège un pouvoir contre le désintérêt du peuple.

Et c’est précisément pourquoi le nouvel exécutif devrait se poser la question la plus simple et la plus difficile à la fois : où est passé le peuple qui, hier encore, faisait vibrer ses meetings ?

Ce n’est pas une accusation. C’est un avertissement.

Car gouverner avec les institutions est une nécessité. Gouverner avec le peuple est une force. Et lorsque le lien entre les deux commence à se distendre, le pouvoir ferait mieux de s’en inquiéter avant que les urnes ne viennent en dresser le constat.

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