Par Mamadou Sèye
Il y a des moments où les faits, pris séparément, paraissent n’être que des faits. Puis vient un moment où leur accumulation finit par dessiner une réalité politique qu’il serait imprudent de ne pas regarder en face.
Le Sénégal traverse précisément l’un de ces moments.
Le prix de la viande devient difficilement supportable pour une partie croissante des ménages. Le carburant augmente à nouveau. Les interrogations sur le pouvoir d’achat se multiplient. Dans le même temps, la communication institutionnelle donne parfois le sentiment d’un Etat qui explique insuffisamment ses décisions et laisse s’installer des zones d’ombre que les réseaux sociaux s’empressent de remplir.
Et, au milieu de cette atmosphère, le débat sur l’encadrement des fonds politiques demeure ouvert.
Il ne s’agit pas ici de faire le procès systématique du pouvoir. Encore moins de nier les contraintes économiques auxquelles il est confronté.
Il s’agit de poser une question beaucoup plus simple, mais beaucoup plus exigeante :
quand un gouvernement demande au peuple de supporter des sacrifices, quelles exigences d’exemplarité, de transparence et de pédagogie doit-il lui-même accepter ?
La viande n’est plus un simple produit alimentaire
Il faut commencer par le quotidien.
Parce que la politique économique ne se mesure pas uniquement dans les tableaux du ministère des Finances. Elle se mesure aussi dans le panier de la ménagère.
En juin, l’APS rapportait que le kilogramme de bœuf, qui se vendait entre 3 300 et 3 500 francs CFA en 2024-2025, se situait désormais entre 4 500 et 4 700 francs, avec des pointes à 5 000 francs dans certains marchés dakarois.
Depuis, la situation ne semble pas s’être améliorée. Des relevés publiés en juillet faisaient état de 5 000 francs le kilogramme de bœuf et de 6 000 francs pour le mouton dans certaines zones.
Il ne faut évidemment pas prétendre que ces prix sont uniformes dans tout le pays. Ils varient selon les marchés, les zones et les circuits d’approvisionnement.
Mais le signal social, lui, est clair.
La viande devient progressivement un produit que certaines familles doivent acheter moins souvent, en plus petite quantité, ou auquel elles doivent renoncer.
Les professionnels avancent plusieurs explications : cherté de l’aliment du bétail, insuffisance du cheptel, réduction des espaces d’élevage et difficultés d’approvisionnement.
Tout cela mérite naturellement d’être traité par des politiques publiques appropriées.
Mais pendant que les spécialistes discutent des causes, la famille sénégalaise, elle, regarde le prix affiché chez le boucher.
Et voici maintenant le carburant
A compter de ce samedi 15 août, le super passe de 920 à 990 francs CFA le litre, soit 70 francs de plus. Le gasoil passe de 680 à 755 francs, soit 75 francs supplémentaires. Les prix du gaz et de l’essence destinée aux pirogues restent inchangés.
La hausse est substantielle.
Et le gouvernement a des arguments qu’il serait malhonnête d’ignorer.
Il affirme que les cours internationaux des produits pétroliers ont fortement augmenté depuis le début de la crise au Moyen-Orient, et que l’Etat a déjà consacré plus de 245 milliards de francs CFA aux subventions des carburants depuis le début de l’année. Sans ajustement, il aurait fallu mobiliser environ 47 milliards supplémentaires entre le 15 août et le 12 septembre.
Ce sont des chiffres considérables.
On peut donc comprendre que le gouvernement refuse de laisser une subvention devenue extrêmement coûteuse absorber des ressources qui pourraient être consacrées à d’autres priorités.
Mais comprendre une décision ne signifie pas nécessairement qu’il faille en ignorer les conséquences sociales.
Le carburant n’est jamais seulement le carburant
C’est ici que la communication gouvernementale doit être particulièrement pédagogique.
Le Sénégalais qui met 10 000 francs de carburant dans son véhicule ne pense pas aux marchés internationaux du pétrole.
Il pense à son budget.
Et celui qui ne possède pas de voiture n’est pas pour autant épargné.
Le gasoil fait fonctionner une grande partie du transport des marchandises. Il concerne les camions, les véhicules de transport, une partie des activités économiques et toute la chaîne logistique.
Une augmentation de 75 francs du litre peut donc finir par se retrouver, sous différentes formes, dans le coût du transport et dans celui des produits.
Le gouvernement ne peut donc pas simplement dire : « nous revenons au prix d’avant décembre 2025 ».
C’est juridiquement et comptablement exact.
Mais économiquement et socialement, le Sénégalais ne vit pas dans le prix de décembre 2025.
Il vit dans son revenu d’aujourd’hui.
Et si ce revenu n’a pas progressé à la même vitesse que les dépenses, le retour à un ancien prix constitue bel et bien une nouvelle pression.
Il faut aussi rendre visible l’effort de l’Etat
Il y a ici une contradiction que le gouvernement doit corriger dans sa communication.
Si l’Etat a effectivement absorbé plus de 245 milliards de francs CFA pour éviter que les consommateurs ne subissent immédiatement toute la hausse internationale, alors il faut le dire clairement, l’expliquer et montrer ce que cet effort représente.
Parce qu’il ne suffit pas d’annoncer une hausse.
Il faut expliquer pourquoi elle intervient maintenant, ce que l’Etat a déjà supporté, ce qu’il ne peut plus supporter, quelles protections demeurent et quelles mesures sont prévues pour éviter que les ménages vulnérables ne paient l’addition deux fois.
C’est cela, la pédagogie gouvernementale.
Sinon, le citoyen ne voit que la pompe.
Et à la pompe, il voit 70 francs ou 75 francs supplémentaires.
Et c’est précisément là que surgit la question des fonds politiques
C’est ici que le débat devient politiquement beaucoup plus sensible.
Car dans une période où l’Etat demande des efforts à la population, la question de l’utilisation de l’argent public prend une dimension particulière.
Il ne s’agit pas de prétendre que les fonds politiques sont par nature illégitimes.
Un Etat peut avoir des dépenses qui nécessitent de la confidentialité, notamment dans les domaines de la sécurité, du renseignement, de la diplomatie ou de certaines interventions sensibles.
Mais confidentialité ne devrait pas nécessairement signifier absence de contrôle.
C’est précisément ce débat que le nouveau pouvoir avait promis d’ouvrir.
Et il est difficile de l’oublier : le Premier ministre d’alors, Ousmane Sonko, réaffirmait encore en mai 2026 que les fonds politiques devaient faire l’objet d’un encadrement afin d’améliorer la transparence de leur utilisation.
Le sujet n’est donc pas une invention de l’opposition ou des commentateurs.
Il appartient à l’histoire politique récente du pouvoir actuel.
Le peuple demande de la cohérence
Imaginons maintenant le Sénégalais ordinaire.
Il constate que le kilogramme de viande devient difficile à acheter.
Il apprend que le carburant augmente.
Il entend parler de contraintes budgétaires, de subventions trop coûteuses, de nécessité de rationaliser les dépenses publiques.
Et dans le même temps, il entend que la question des fonds politiques, dont le contrôle avait été présenté comme un impératif de transparence, continue de susciter des désaccords au sommet.
Il est alors parfaitement légitime qu’il pose cette question :
« Quand vous me demandez de me serrer la ceinture, quelles économies faites-vous, vous, sur le fonctionnement du pouvoir ? »
Cette question ne relève ni de l’hostilité politique ni de la mauvaise foi.
Elle relève de l’exigence d’exemplarité.
Il ne faut pas opposer artificiellement le peuple aux institutions
Attention cependant à une facilité dangereuse.
Il serait démagogique d’opposer mécaniquement les fonds politiques au prix de la viande ou du carburant.
La suppression ou la réduction de telle ou telle enveloppe ne ferait pas automatiquement baisser le prix du kilogramme de bœuf.
Le problème est plus profond.
Il est question de cohérence de la gouvernance.
Lorsque l’argent public devient rare, chaque dépense doit pouvoir être justifiée.
Lorsque des sacrifices sont demandés, ceux qui les demandent doivent pouvoir démontrer qu’ils recherchent eux-mêmes toutes les économies possibles.
Lorsque la transparence a constitué un engagement politique majeur, elle ne peut pas devenir une variable d’ajustement.
C’est une question de confiance.
Et la communication présidentielle vient ajouter une autre interrogation
C’est dans ce contexte qu’intervient l’annonce, ce samedi 15 août, du séjour privé du Président Bassirou Diomaye Faye à l’étranger.
Encore une fois, soyons clairs : le Président a droit à une vie privée.
Il n’est pas question de demander à la Présidence de révéler la destination du chef de l’Etat, son programme familial ou les détails de son séjour.
Mais une institution présidentielle ne communique pas dans le vide.
Or le dernier Conseil des ministres officiellement publié remonte au 29 juillet.
L’absence de Conseil le 12 août a déjà suscité des interrogations dans la presse.
Puis arrive ce communiqué annonçant un séjour privé à l’étranger, sans destination ni durée précisée. La Présidence indique simplement que les prochaines échéances de l’agenda présidentiel seront communiquées ultérieurement.
Encore une fois, ce n’est pas nécessairement fautif.
Mais c’est insuffisant dans le contexte.
Le problème n’est pas le secret : c’est le vide
Le Président peut parfaitement prendre quelques jours de repos.
Mais lorsque l’actualité nationale est chargée, lorsqu’il existe des interrogations sur le fonctionnement institutionnel et lorsque les réseaux sociaux se sont déjà emparés de certaines images du chef de l’Etat lors de la cérémonie du Concours général, une communication plus précise aurait été bienvenue.
Il n’était pas nécessaire de parler de santé.
Il serait même irresponsable de transformer un geste ou une apparence en diagnostic médical.
Mais une bonne communication d’Etat aurait pu rappeler simplement que le déplacement est privé, que la continuité du fonctionnement de l’État est assurée et que le calendrier institutionnel sera communiqué en temps utile.
Trois phrases.
Pas davantage.
La transparence ne consiste pas à tout dire. Elle consiste à dire suffisamment pour que le silence ne soit pas interprété à la place de l’institution.
Deux semaines sans Conseil : pourquoi laisser prospérer les interrogations ?
Il faut ici éviter tout procès d’intention.
Le Conseil des ministres ne constitue pas un spectacle hebdomadaire destiné à satisfaire la curiosité du public. Son calendrier peut connaître des adaptations.
Mais la République fonctionne aussi avec des rendez-vous institutionnels qui donnent de la visibilité à l’action gouvernementale.
Le dernier Conseil officiellement publié s’est tenu le 29 juillet.
Lorsqu’une échéance attendue n’a pas lieu, une communication minimale expliquant la situation aurait simplement évité les spéculations.
C’est cela, la responsabilité institutionnelle.
Un Etat moderne ne doit pas seulement gouverner correctement. Il doit aussi rendre son action intelligible.
Le pouvoir ne peut pas gagner la bataille économique et perdre celle de la perception
C’est peut-être le cœur de cette réflexion.
Le gouvernement peut avoir raison de dire que les subventions aux carburants sont devenues trop lourdes.
Il peut avoir raison de vouloir protéger les finances publiques.
Il peut avoir raison de considérer qu’une dépense publique doit être rationnalisée.
Il peut également avoir de bonnes raisons de préserver certaines dépenses confidentielles liées aux responsabilités du chef de l’Etat.
Mais chacune de ces décisions exige une contrepartie démocratique : l’explication.
Parce que le Sénégalais ne demande pas seulement des résultats.
Il demande de comprendre.
Et surtout, il compare.
Il compare le discours et la réalité.
Il compare les promesses et les actes.
Il compare les sacrifices qui lui sont demandés et l’exemplarité de ceux qui gouvernent.
C’est humain.
C’est politique.
Et c’est parfaitement républicain.
La rupture ne peut pas être à géométrie variable
Le pouvoir actuel est arrivé avec une promesse de rupture.
Cette rupture ne peut pas être seulement économique ou politique.
Elle doit également être morale et institutionnelle.
Si la transparence était hier une revendication contre l’ancien système, elle doit aujourd’hui devenir une règle de gouvernement.
Si les fonds politiques devaient être encadrés hier, leur encadrement doit aujourd’hui pouvoir être discuté sereinement.
Si les Sénégalais doivent accepter une hausse des prix au nom de la réalité économique, ils doivent pouvoir constater que la même exigence de rationalité s’applique à toutes les dépenses publiques.
Et si le Président s’absente pour un séjour privé, personne ne devrait lui contester ce droit. Mais l’institution présidentielle doit, elle, continuer à communiquer avec suffisamment de clarté pour rassurer le pays.
Ce n’est donc pas un procès contre Diomaye
Il faut le répéter.
Critiquer une décision du pouvoir n’est pas nécessairement être contre le pouvoir.
Au contraire.
Le soutien intelligent suppose le droit de dire quand quelque chose ne va pas.
Le Président Bassirou Diomaye Faye peut être confronté à des contraintes économiques qu’il n’a pas créées.
La flambée internationale des prix du pétrole n’est pas une invention du Palais.
Les difficultés de l’élevage ne sont pas nées hier.
Les finances publiques héritées de la précédente gestion constituent une contrainte majeure.
Mais précisément parce que les contraintes sont réelles, le pouvoir doit être encore plus rigoureux sur ce qu’il peut maîtriser : la gouvernance, la transparence, la communication et l’exemplarité.
Le moment exige un effort de vérité
Il faut donc parler vrai aux Sénégalais.
Le carburant coûte plus cher ? Expliquons pourquoi.
La subvention coûte trop cher ? Montrons les chiffres.
La viande devient hors de portée ? Traçons toute la chaîne, de l’éleveur au boucher, et agissons sur les causes.
Les fonds politiques sont nécessaires pour certaines missions ? Très bien. Alors organisons un contrôle adapté qui protège les secrets légitimes sans transformer la confidentialité en zone de non-droit.
Le Président prend des vacances ? C’est son droit. Mais assurons les citoyens sur la continuité de l’Etat.
Le Conseil des ministres ne se tient pas à la date habituelle ? Expliquons-le.
Tout cela relève d’une même exigence : ne pas demander au citoyen de faire confiance les yeux fermés.
Car la confiance est aujourd’hui le véritable enjeu
Une République peut demander des sacrifices.
Elle peut même demander des sacrifices importants lorsque la situation économique l’impose.
Mais elle ne peut durablement demander au peuple de se serrer la ceinture sans lui montrer que l’Etat lui-même est soumis à la discipline qu’il réclame.
Voilà pourquoi le débat sur les fonds politiques dépasse largement la question des « caisses noires ».
Voilà pourquoi la hausse du carburant dépasse largement le prix affiché à la station-service.
Voilà pourquoi le prix de la viande dépasse largement le marché de quartier.
Et voilà pourquoi un simple communiqué présidentiel peut devenir un sujet politique lorsqu’il intervient dans un contexte déjà chargé.
Tout se tient.
Le pouvoir d’achat. La transparence. L’exemplarité. La communication. La confiance.
Ce sont les cinq faces d’une même question : quelle République veut-on construire ?
Le Sénégalais n’attend pas nécessairement un gouvernement capable de tout empêcher.
Il sait que les crises existent.
Il ne demande pas non plus que le Président renonce à sa vie privée.
Il demande quelque chose de beaucoup plus élémentaire :
qu’on lui dise la vérité, qu’on lui explique les sacrifices et qu’il puisse constater que ceux qui gouvernent sont soumis aux mêmes exigences de rigueur que celles qu’ils lui imposent.
Quand le peuple se serre la ceinture, la République doit montrer l’exemple.
Et aujourd’hui, plus que jamais, elle doit aussi expliquer pourquoi.