Par Mamadou Sèye
Il fallait oser.
Pour défendre les fonds politiques, un homme politique vient de sortir l’argument ultime : « Si vous aviez un parent atteint d’un cancer du sein ou qui devait bénéficier d’une évacuation sanitaire, vous ne critiqueriez pas les fonds politiques. »
Rien que ça !
On pourrait presque en rester bouche bée.
Car personne, évidemment, ne peut rester insensible devant un malade qui souffre, une famille désespérée ou un Sénégalais qui doit être évacué pour recevoir des soins. Mais justement : est-ce parce que la détresse humaine existe qu’il faut accepter que la réponse à cette détresse repose sur des fonds politiques dont l’utilisation échappe largement au citoyen ordinaire ?
Et surtout, posons la question qui fâche : combien de Sénégalais peuvent réellement bénéficier de ces fameux fonds ?
Combien de familles touchées par le cancer ont la possibilité d’atteindre le Président de la République, son entourage ou les circuits permettant de solliciter une aide exceptionnelle ? Et combien de familles, dans les quartiers populaires, les villages et les zones rurales, affrontent seules la maladie, les évacuations et les dépenses qu’elles sont incapables de supporter ?
C’est précisément là que l’argument humanitaire se retourne contre ceux qui l’utilisent.
Si des Sénégalais ont besoin d’aide pour se soigner, alors il faut renforcer les structures publiques chargées de la santé et de l’action sociale. Il faut des mécanismes d’assistance clairement définis, accessibles, contrôlables et ouverts à tous.
La solidarité nationale ne devrait pas dépendre du carnet d’adresses du malade.
Un Etat moderne ne peut pas fonctionner sur le principe suivant : celui qui connaît quelqu’un au sommet peut espérer une aide ; celui qui ne connaît personne se débrouille.
Et puis, franchement, faut-il imaginer le Président de la République passant une partie de son temps à examiner les dossiers de cancer, les demandes d’évacuation sanitaire, les factures d’hôpital et les sollicitations de familles en détresse ?
Ce n’est pas son rôle.
Son rôle est précisément de faire en sorte que les institutions de la République puissent répondre à ces situations sans que le malade ait besoin de monter jusqu’au Palais.
Voilà pourquoi cet argument, présenté comme une défense des fonds politiques, pourrait bien produire l’effet inverse.
Il ne démontre pas qu’il faut conserver un système opaque.
Il démontre qu’il faut construire un véritable système public de solidarité.
Parce qu’un Sénégalais malade ne devrait pas avoir besoin de connaître le Président pour être secouru.
Et si les fonds politiques servent réellement à combler les insuffisances de l’Etat social, alors la conclusion est encore plus simple : il faut donner à l’Etat social les moyens de ne plus avoir besoin des fonds politiques.
C’est cela, la vraie réforme.
Le reste ressemble furieusement à une justification de la faveur par la détresse.
Et entre nous, camarades, le cancer mérite mieux que de devenir un argument de comptoir dans la défense des fonds politiques.