Par Mamadou Sèye
Putsch ou pas, le camarade Ibrahim Traoré est en train de transformer profondément le Burkina Faso. On peut contester la manière dont il est arrivé au pouvoir, discuter la nature de son régime, s’interroger sur le calendrier politique ou dénoncer certaines décisions. Tout cela relève du débat démocratique. Mais cela ne doit pas empêcher de regarder ce qui se passe réellement à Ouagadougou.
Car quelque chose est en train de bouger au Burkina Faso. Et surtout, Ibrahim Traoré ne parle plus seulement aux Burkinabè. Il parle à l’Afrique.
Son discours a trouvé un écho qui dépasse largement les frontières de son pays. Souveraineté, dignité, production locale, maîtrise des ressources naturelles, refus de la dépendance, transformation des matières premières, lutte contre la corruption : ces mots ne sont pas nouveaux dans le vocabulaire politique africain. Mais ils retrouvent avec lui une force particulière parce qu’ils sont accompagnés d’un récit et d’une volonté affichée de passer du discours aux actes.
Le Burkina Faso veut produire. Il veut transformer. Il veut contrôler davantage ses richesses. Il veut que l’or extrait de son sous-sol ne soit plus simplement exporté sous forme de matière première dont la plus grande partie de la valeur est créée ailleurs.
L’inauguration, le 28 septembre, de la première raffinerie d’or du pays est à cet égard beaucoup plus qu’un événement industriel. Elle constitue un symbole. Cette raffinerie, construite pour une capacité initiale annoncée de 164 tonnes par an, avec une perspective d’extension à 515 tonnes, traduit concrètement la volonté de capter davantage de valeur sur le territoire national.
Voilà précisément ce qui donne de la chair au récit souverainiste de Traoré.
Pendant des décennies, l’Afrique a extrait. Elle a exporté. Elle a regardé partir son pétrole, son gaz, son uranium, son or, son manganèse, son fer, son cacao, son coton et tant d’autres richesses. Puis elle a importé les produits transformés à des prix qu’elle ne maîtrisait pas.
Le paradoxe africain est là : un continent extraordinairement riche continue souvent à se comporter comme s’il était pauvre.
Le Burkina de Traoré prétend rompre avec cette logique.
Il ne s’agit plus seulement de dire que le pays possède de l’or. Il s’agit de dire que cet or doit être extrait, contrôlé, raffiné, valorisé et, autant que possible, transformé au Burkina Faso. La différence est considérable.
Même logique pour l’agriculture et l’industrie. La production locale est placée au centre du discours gouvernemental. Le pouvoir veut réduire la dépendance aux importations et développer les capacités nationales de transformation.
C’est ici que le phénomène Ibrahim Traoré devient intéressant pour toute l’Afrique.
Son véritable poids politique ne se mesure pas uniquement à Ouagadougou. Il se mesure à la résonance de son discours dans les rues, les universités, les réseaux sociaux et les conversations d’une jeunesse africaine qui supporte de moins en moins les discours de dépendance et les éternelles promesses de développement.
Cette jeunesse veut voir des routes, des usines, des emplois, des terres cultivées, des ressources transformées et des dirigeants capables de raconter autre chose que la pauvreté comme une fatalité.
Elle veut surtout retrouver une forme de dignité.
Traoré a compris cela. Son discours est simple, direct, souvent brutal dans sa formulation. Il emprunte évidemment beaucoup à la mémoire de Thomas Sankara, autre capitaine devenu symbole panafricain. Mais au-delà de la comparaison historique, il existe une constante : l’idée qu’un pays africain doit pouvoir décider de son propre destin.
C’est cette idée qui fait mouche.
La petite politique, les querelles de personnes, les jeux de clans et les interminables marchandages politiciens sont volontairement relégués au second plan dans le récit du pouvoir burkinabè. A la place, il y a la patrie, le travail, la production, la sécurité, la souveraineté et le développement.
On peut évidemment discuter cette méthode. On doit même la discuter.
Mais il faut reconnaître une chose : il existe désormais un récit burkinabè.
Et ce récit porte.
La lutte contre la corruption constitue également un élément important de cette nouvelle narration politique. Le pouvoir affiche une volonté de combattre les détournements et les pratiques qui ont longtemps nourri la défiance des citoyens envers l’administration publique.
Là encore, il faudra juger sur les résultats, les procédures et les faits. Une campagne contre la corruption ne saurait se résumer à des slogans. Elle doit produire des institutions solides, des contrôles indépendants et une gestion transparente des ressources publiques.
Mais l’idée selon laquelle l’argent public appartient à la collectivité et non à ceux qui ont temporairement accès aux caisses de l’Etat est une idée qui peut difficilement laisser indifférent sur un continent où le détournement des ressources publiques demeure l’une des grandes préoccupations citoyennes.
C’est aussi cela qui explique une partie de l’écho du phénomène Traoré.
Il faut cependant regarder le Burkina dans sa totalité. Le pays demeure confronté à une grave crise sécuritaire. Les groupes armés continuent de représenter une menace majeure. Les questions relatives aux libertés publiques, à l’espace politique, à la presse et au retour à un ordre constitutionnel normal ne peuvent pas être balayées d’un revers de main.
La souveraineté ne dispense d’aucune exigence démocratique. Le développement ne dispense d’aucune exigence de justice. Et la lutte contre la corruption ne dispense d’aucune exigence de transparence.
Mais l’inverse est également vrai : les controverses sur la nature du pouvoir ne devraient pas conduire à nier systématiquement toute transformation qui se produit dans le pays.
C’est précisément là que le débat africain devrait gagner en maturité.
Pourquoi faudrait-il choisir entre la démocratie et le développement ? Pourquoi faudrait-il choisir entre la souveraineté et les libertés publiques ? Pourquoi faudrait-il considérer que tout ce qui vient d’un pouvoir militaire est nécessairement mauvais, ou à l’inverse que tout ce qui porte le label de la souveraineté serait nécessairement bon ?
L’Afrique mérite mieux que ces simplifications.
Elle doit pouvoir regarder le Burkina avec lucidité : reconnaître les transformations qui sont effectivement engagées, mesurer leurs résultats, identifier leurs limites et interroger les méthodes utilisées.
Car le phénomène Traoré révèle surtout quelque chose de beaucoup plus profond.
Une partie de l’Afrique ne veut plus seulement changer de dirigeants. Elle veut changer de récit.
Elle veut sortir de l’idée que le salut viendra toujours de l’extérieur. Elle veut que les ressources africaines financent davantage le développement africain. Elle veut que les matières premières soient transformées sur place. Elle veut que les Etats cessent d’être de simples territoires d’extraction. Elle veut des dirigeants qui parlent de production avant de parler de communication.
C’est dans cette aspiration que se trouve la véritable puissance du discours de Traoré.
Il ne suffit évidemment pas de porter un treillis pour transformer un pays. Il ne suffit pas non plus de prononcer des discours souverainistes. La souveraineté se mesure finalement à la capacité d’un Etat à produire, à nourrir sa population, à sécuriser son territoire, à créer des emplois, à éduquer sa jeunesse, à contrôler ses ressources et à rendre des comptes.
Le Burkina Faso est encore loin d’avoir résolu tous ces problèmes.
Mais il a engagé une expérience politique et économique qui mérite d’être observée sans préjugés.
Et pendant que certains continuent de ne voir en Ibrahim Traoré que le capitaine arrivé au pouvoir par un putsch, une partie de l’Afrique regarde autre chose : un jeune dirigeant qui affirme qu’un pays africain peut essayer de reprendre le contrôle de son destin.
C’est peut-être là le véritable phénomène.
Ibrahim Traoré ne parle pas seulement du Burkina Faso. Il parle à une Afrique qui cherche encore sa voie.
Et cette Afrique-là écoute.