Par Mamadou Sèye
Dans nos sociétés, certains hommes ne craignent pas vraiment la polygamie. Ils craignent surtout que leur première épouse découvre qu’ils sont devenus polygames. Voilà toute la subtilité du mariage souterrain : assumer une deuxième union dans sa vie privée tout en continuant à se présenter, dans la vie publique, comme le plus fidèle des monogames.
Le phénomène n’est pas nouveau. Mais il mérite qu’on s’y arrête, tant il révèle une drôle de contradiction de nos mœurs. La polygamie peut être admise socialement, religieusement et même juridiquement dans certains contextes. Pourtant, certains candidats à la seconde épouse préfèrent la clandestinité. Ils veulent bien être polygames, mais à condition que personne ne le sache. Surtout pas la première épouse !
Le mariage est alors célébré dans un cercle très restreint. Quelques témoins, un imam, deux ou trois membres de la belle-famille et voilà monsieur officiellement marié une deuxième fois. Officiellement, oui. Publiquement, surtout pas !
Commence alors une véritable vie de diplomate clandestin. Il faut organiser les visites, expliquer les absences, justifier les déplacements et surtout éviter les rencontres malencontreuses. Le téléphone devient un objet stratégique. Certains messages doivent être effacés avec la même célérité qu’un communiqué gouvernemental embarrassant. Certains numéros sont enregistrés sous des noms parfaitement anodins. Et quand monsieur annonce qu’il doit « partir quelques jours pour le travail », les plus expérimentés savent que la géographie peut parfois cacher de surprenantes destinations. Rires.
Le plus extraordinaire reste la circulation de l’information. Dans une société où tout finit par se savoir, le mariage secret constitue presque une entreprise à haut risque. Un cousin sait. Une cousine sait. Un ami sait. Le voisin de la deuxième épouse sait. Le chauffeur sait. L’imam sait. Et quelqu’un, quelque part, connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un.
Autrement dit, monsieur pense avoir enterré son secret alors qu’il l’a simplement confié à un réseau de personnes qui ne demandent qu’à le laisser respirer… jusqu’au jour où la nouvelle arrive, par le chemin le plus improbable, aux oreilles de la première épouse.
Et c’est souvent à ce moment que commence le véritable mariage souterrain : celui de monsieur avec ses propres explications.
Car il faut alors expliquer pourquoi il existe une deuxième maison, pourquoi certaines dépenses ne figurent pas dans les comptes habituels, pourquoi cette femme l’appelle avec autant de familiarité et surtout pourquoi tout le quartier semble être au courant d’une information que Madame est la dernière à découvrir.
Il faut reconnaître toutefois que toutes les histoires ne tournent pas au drame. Certaines unions cachées sont parfaitement assumées entre les intéressés. Il arrive même que la seconde épouse accepte de vivre dans cette discrétion, soit par choix, soit parce qu’elle considère que l’essentiel est ailleurs : l’affection, la sécurité, la reconnaissance ou simplement la volonté de construire une vie à deux.
Mais le secret a un prix. Il peut devenir lourd à porter lorsque naissent des enfants. Les anniversaires, les cérémonies familiales, les fêtes religieuses, les décès, les successions et toutes ces occasions où les familles se rencontrent deviennent autant de terrains minés. A un moment donné, les vies parallèles finissent forcément par se croiser.
Et c’est là que le mariage souterrain rencontre sa principale contradiction : on peut cacher un mariage, mais on ne peut pas éternellement cacher les conséquences d’un mariage.
La polygamie assumée possède au moins une vertu : tout le monde sait à quoi s’en tenir. La première épouse connaît son statut. La seconde également. Les enfants grandissent dans un cadre identifié. Les familles savent qui est qui. La gestion peut être difficile, certes, mais les règles du jeu sont connues.
Le mariage caché, lui, transforme souvent une question matrimoniale en problème de confiance. Ce n’est plus seulement la présence d’une deuxième épouse qui fait mal. C’est le mensonge qui l’accompagne, les années de dissimulation et la découverte brutale que toute une partie de la vie conjugale s’est déroulée derrière un rideau.
Et puis il y a cette étonnante psychologie masculine : certains veulent tellement éviter les complications de la polygamie qu’ils choisissent une solution qui finit par en créer davantage. Ils veulent la paix domestique et fabriquent une bombe à retardement. Ils veulent éviter les explications et passent finalement leur temps à en donner.
Au fond, le mariage souterrain ressemble à ces opérations secrètes dont personne ne doit connaître l’existence, mais dont tout le monde finit mystérieusement par parler.
La vraie prouesse n’est donc peut-être pas de réussir à se marier en secret. La vraie prouesse serait de réussir à vivre éternellement avec le secret.
Mais là, camarade, même les meilleurs spécialistes du renseignement conjugal pourraient échouer.
Car dans nos sociétés, une information peut prendre son temps, faire quelques détours, changer de bouche en bouche et même traverser plusieurs quartiers. Mais elle finit souvent par arriver à destination.
Et lorsqu’elle arrive chez Madame, elle n’a généralement plus besoin de témoin.