Par Mamadou Sèye
Il faut parfois avoir le courage de demander que certaines images disparaissent à jamais de nos écrans.
Celles des populations dans l’eau. Celles des maisons envahies, des rues transformées en rivières, des familles qui sauvent ce qu’elles peuvent de leurs maigres biens. Et, désormais, celles de ces bienfaiteurs autoproclamés qui surgissent avec leurs motopompes comme on arrive au secours d’un peuple condamné à subir, année après année, le même cauchemar.
Les motopompes de la honte. Les motopompes du déshonneur.
Car derrière ces images de générosité improvisée, une question revient avec une insistance que personne ne peut plus esquiver : où sont passés les centaines de milliards annoncés, mobilisés, dépensés ou promis au fil des années pour venir à bout des inondations ?
Voilà des années que les mêmes images se répètent. Il pleut, les quartiers sont submergés. Les populations appellent au secours. Les autorités interviennent. Des particuliers distribuent des vivres. Des politiciens apparaissent avec des motopompes. Les caméras filment. Les réseaux sociaux applaudissent ou dénoncent. Puis les eaux se retirent.
Et l’année suivante, tout recommence.
Pire encore : la catastrophe finit par devenir un marché.
Il faut bien vendre les motopompes. Il faut bien les acheter. Il faut bien les transporter. Il faut bien les distribuer. Et, pour ceux qui vivent de cette économie de l’urgence, la pluie devient presque une opportunité.
Que les inondations reviennent donc !
Et qu’elles reviennent encore !
Parce qu’à chaque épisode, les mêmes gestes peuvent recommencer : une pompe ici, quelques sacs de riz là, une visite médiatisée, quelques déclarations compassionnelles et une nouvelle galerie de photos.
Pendant ce temps, les populations, elles, restent dans l’eau.
Et même lorsque les pluies cessent, elles restent avec les mêmes routes impraticables, les mêmes maisons fragilisées, les mêmes eaux stagnantes, les mêmes risques sanitaires et la même angoisse de voir le prochain hivernage recommencer le supplice.
Une des deux Premières Dames s’y met à son tour, nous dit-on, avec des motopompes destinées à soulager les populations.
Que personne ne se méprenne : toute aide apportée à une famille sinistrée est bonne à prendre lorsqu’elle répond à une urgence réelle.
Mais ce n’est justement pas la question.
La question est de savoir combien de temps encore nous accepterons de confondre secours d’urgence et politique publique.
Une motopompe peut vider une maison. Elle ne règle pas le problème d’un système d’assainissement défaillant. Elle ne redessine pas les bassins de rétention. Elle ne libère pas les voies d’écoulement. Elle ne protège pas les quartiers construits dans des zones vulnérables. Elle ne remplace ni la planification urbaine ni les ouvrages structurants.
Elle pompe l’eau.
Elle ne pompe pas le problème.
Et c’est précisément là que se trouve l’indécence de certaines images.
Parce qu’après tant d’années, tant de programmes, tant de milliards annoncés et tant de promesses, le Sénégal devrait être en mesure de montrer autre chose que des hommes et des femmes agenouillés devant une motopompe offerte au lendemain d’une catastrophe.
Ailleurs, y compris dans plusieurs pays africains, il peut pleuvoir pendant des jours sans que la pluie ne se transforme automatiquement en désastre national.
La pluie n’est pas l’ennemie.
C’est notre incapacité à vivre avec elle qui devient le problème.
Alors, oui, il faut aider les sinistrés. Il faut pomper l’eau lorsqu’elle envahit les maisons. Il faut sauver les personnes en danger.
Mais il faut surtout cesser de considérer la motopompe comme une réponse politique.
Parce qu’à force de montrer ces machines, nous finissons par exposer, sans même le vouloir, l’échec de tout ce qui devait permettre de ne plus en avoir besoin.
Le peuple sénégalais ne demande pas éternellement qu’on vienne lui offrir des motopompes.
Il demande des quartiers qui ne se transforment plus en lacs.
Il demande des routes praticables.
Il demande des ouvrages qui fonctionnent.
Il demande que les milliards annoncés produisent des résultats visibles.
Il demande, tout simplement, que la pluie cesse d’être une catastrophe annoncée.
Les motopompes du déshonneur, non. Ça suffit.
La comédie a assez duré.