JOJ de Dakar : le prestige international à l’épreuve du malaise intérieur

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal s’apprête à accueillir le monde à l’occasion des Jeux olympiques de la jeunesse. Mais derrière la promesse d’une fête sportive historique se dessine une équation politique autrement plus délicate : un Président de la République en rupture avec son principal allié, une défiance populaire devenue manifeste dans le climat politique et un invité français lui-même confronté à de sérieuses turbulences. Les JOJ seront-ils seulement une réussite organisationnelle ou pourront-ils devenir un moment de communion nationale ?

Il y a des événements dont la portée dépasse largement le cadre pour lequel ils ont été conçus. Les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ), que Dakar accueillera du 31 octobre au 13 novembre 2026, en font incontestablement partie. Pour le Sénégal, première Nation africaine à organiser cette compétition, l’enjeu est immense. Il s’agit de démontrer sa capacité à accueillir le monde, de promouvoir sa jeunesse et de consolider son rayonnement international.

Mais les grands rendez-vous ne se déroulent jamais dans un vide politique. Ils arrivent à un moment donné de la vie d’une Nation, avec ses espérances, ses contradictions et ses fractures. Et c’est précisément là que les JOJ de Dakar posent une question qui mérite d’être regardée en face : comment le pouvoir peut-il prétendre faire de cet événement une grande fête nationale alors que la fracture au sommet de l’Etat menace de compromettre la mobilisation populaire qui devrait lui donner toute sa signification ?

Il ne s’agit nullement de souhaiter un échec au Sénégal. Bien au contraire. La réussite des JOJ est une affaire nationale, qui dépasse les appartenances partisanes et les querelles entre dirigeants. Mais soutenir la réussite du pays n’oblige pas à fermer les yeux sur les réalités politiques qui entourent cet événement.

Le tournant du limogeage de Sonko

Pour comprendre le climat actuel, il faut revenir à la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Leur alliance avait constitué le moteur politique de l’alternance de 2024. Diomaye avait été élu Président de la République avec 54,28 % des suffrages dès le premier tour. Sonko, empêché de se présenter à la présidentielle, avait porté la mobilisation politique dont cette victoire était indissociable.

La distinction entre les deux hommes est essentielle. Diomaye détient la légitimité institutionnelle et constitutionnelle conférée par son élection. Sonko, lui, conserve une légitimité militante et populaire considérable, nourrie par des années de confrontation avec l’ancien régime et par les attentes placées dans le projet de rupture.

Ces deux légitimités n’étaient pas contradictoires tant qu’elles concouraient à un même objectif. Elles sont devenues une source de tension dès lors que les divergences ont pris le dessus sur leur alliance.

Le limogeage de Sonko de la Primature a ainsi marqué un tournant dans la perception de la présidence. Pour une partie des Sénégalais qui avaient voté pour le changement, cette décision a été interprétée comme une rupture avec l’esprit de la victoire de 2024. Le problème de Diomaye n’est donc pas seulement celui de ses relations personnelles avec son ancien allié. Il tient au décalage croissant entre l’autorité que lui confère sa fonction et l’adhésion populaire qu’il doit continuellement entretenir.

L’impopularité présidentielle ne se décrète pas, elle se lit dans le climat politique. Elle ne se mesure pas uniquement à travers un sondage. Elle s’apprécie aussi à la lumière des attentes déçues, des controverses qui traversent l’opinion, des difficultés quotidiennes des citoyens et de la capacité du pouvoir à susciter de nouveau l’enthousiasme autour de son action.

Il serait évidemment excessif de prétendre que tous les électeurs de 2024 ont retourné leur veste. Mais il serait tout aussi peu sérieux de ne pas voir que la rupture entre les deux figures majeures de l’alternance a profondément affecté le paysage politique.

Sonko à la tête de l’Assemblée : un silence qui interroge

L’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale ajoute une nouvelle dimension à cette situation. Le voici désormais à la tête de la deuxième institution de la République, après avoir dirigé le gouvernement. Son accession à cette fonction confirme qu’il conserve un poids politique considérable.

Or, l’absence de félicitations publiques de Diomaye après cette élection, que nous avons relevée, ne contribue pas à dissiper les interrogations. Dans la vie républicaine, un geste de courtoisie institutionnelle ne signifie pas nécessairement une réconciliation politique. Il témoigne simplement de la reconnaissance due à une fonction et à ceux qui l’exercent.

Pourquoi ce silence ? Est-il l’expression d’une rupture désormais assumée ou le signe d’un rapport de force qui continue de se jouer au sommet ? Il appartient aux intéressés d’y répondre. Mais le silence présidentiel nourrit inévitablement les spéculations et donne du crédit à l’idée que les divergences dépassent désormais les simples désaccords de gestion.

A l’approche des JOJ, cette situation devient particulièrement sensible. La présence ou l’absence des principales figures institutionnelles et politiques du pays sera observée, commentée et interprétée. Si le président de l’Assemblée nationale devait être écarté des cérémonies officielles, l’événement risquerait de se retrouver au centre d’une controverse qui n’a rien à voir avec le sport. A ce stade, une éventuelle non-invitation de Sonko reste toutefois à confirmer.

Mais le simple fait que cette hypothèse puisse alimenter le débat révèle l’ampleur du malaise. Un rendez-vous destiné à rassembler la jeunesse et à célébrer le Sénégal ne devrait pas devenir le théâtre d’une démonstration de force entre les deux hommes qui ont incarné l’alternance.

Macron, Macky Sall et la diplomatie des images

A cette équation intérieure s’ajoute une séquence diplomatique dont les résultats interrogent.

En septembre, une photographie réunissant Emmanuel Macron, Macky Sall et Bassirou Diomaye Faye à New York a suscité de nombreux commentaires. Elle intervenait dans un contexte marqué par le soutien officiel du Président sénégalais à la candidature de son prédécesseur au secrétariat général des Nations unies. Certains y ont vu le signe d’un rapprochement et d’une convergence diplomatique.

Le 17 octobre, Macky Sall a annoncé le retrait de sa candidature après le vote informel du Conseil de sécurité du 16 octobre. Il a expliqué sa décision par la nécessité de contribuer à l’émergence d’une candidature consensuelle. Le soutien du Sénégal n’aura donc pas suffi à permettre à l’ancien Président de poursuivre sa course.

La photographie de New York n’aura empêché ni ce dénouement ni les interrogations sur les rapports entre les protagonistes. Elle restera l’image d’une rencontre diplomatique dont les ambitions politiques affichées n’ont pas produit le résultat espéré pour Macky Sall.

Il ne faut pas en conclure que toute diplomatie se résume à l’échec d’un objectif particulier. Le soutien à un ancien chef de l’Etat peut répondre à une logique de continuité institutionnelle. Mais cet épisode rappelle une évidence : les images de concorde ne remplacent pas les rapports de force, et les mises en scène diplomatiques ne garantissent jamais le succès politique.

C’est dans ce contexte qu’est attendue la venue d’Emmanuel Macron aux JOJ. Le Président français sera reçu au Sénégal dans une période de turbulences politiques en France. Sa présence peut évidemment contribuer au rayonnement international de l’événement et témoigner de l’importance des relations entre les deux pays. Mais elle ne saurait effacer les difficultés politiques qui l’entourent.

La question n’est donc pas de savoir si le Sénégal doit accueillir dignement le Président français. Il doit le faire dans le respect des usages diplomatiques. La véritable interrogation porte sur la manière dont cette visite sera perçue dans un pays où une partie de l’opinion demeure attachée à l’exigence de souveraineté et à la promesse de rupture qui a accompagné l’alternance.

Il serait paradoxal que le prestige accordé à un hôte étranger prenne le pas sur la nécessité de consolider le lien entre les institutions nationales et les citoyens.

Une réussite sportive n’est pas automatiquement une victoire politique

Les autorités sénégalaises ont raison de mobiliser les moyens nécessaires pour assurer le succès des JOJ. L’organisation d’un événement de cette envergure exige des infrastructures, une logistique efficace, une sécurité appropriée et une mobilisation de la population. Les bénéfices attendus dépassent les quelques jours de compétition : ils concernent l’image du pays, l’activité économique, le sport et l’avenir de la jeunesse.

Mais il faut distinguer deux choses que la communication officielle pourrait être tentée de confondre : la réussite organisationnelle des Jeux et leur appropriation populaire.

Les compétitions peuvent se dérouler sans incident. Les délégations peuvent être accueillies dans d’excellentes conditions. Les cérémonies peuvent être spectaculaires. Le Sénégal peut recevoir les félicitations de ses partenaires internationaux. Tout cela serait positif et mériterait d’être salué.

Pour autant, la réussite des Jeux ne suffirait pas à résoudre la crise politique qui traverse le camp issu de l’alternance. Elle ne ferait pas disparaître les interrogations sur la rupture entre Diomaye et Sonko. Elle ne réglerait pas les problèmes économiques et sociaux auxquels les populations sont confrontées. Elle ne rétablirait pas, à elle seule, la confiance des citoyens qui estiment que les promesses de changement n’ont pas été suffisamment concrétisées.

Un pays peut réussir une compétition internationale sans que son Président en tire automatiquement un bénéfice politique. C’est toute la difficulté de la séquence qui s’ouvre.

Le pouvoir peut espérer que les JOJ produisent une image de stabilité, d’efficacité et de rayonnement. Mais cette image ne sera convaincante que si elle correspond à une réalité vécue par les Sénégalais. La fierté nationale ne se décrète pas davantage que la popularité présidentielle.

Il y a, dans cette affaire, un risque de décalage. D’un côté, une communication tournée vers le monde, les personnalités étrangères et les cérémonies officielles. De l’autre, une opinion qui attend des réponses concrètes à ses préoccupations et qui observe les tensions au sommet de l’Etat. Si le premier registre prend le dessus sur le second, le succès international pourrait ne produire qu’un effet politique limité.

La fête nationale peut-elle se faire sans communion nationale ?

Voilà, au fond, la question que les JOJ posent à Diomaye Faye.

Le Président de la République doit naturellement assumer ses responsabilités institutionnelles. Il doit veiller à la réussite de l’événement et représenter le Sénégal avec dignité. Mais il doit aussi mesurer qu’un grand rendez-vous national ne se réduit pas à un exercice de représentation internationale.

Le Sénégal de 2026 n’est pas celui d’avant l’alternance. Les citoyens ont exprimé une aspiration profonde au changement, à la transparence et à une autre manière de gouverner. Cette aspiration ne disparaît pas parce que les dirigeants se divisent. Elle ne peut pas non plus être satisfaite par la seule réussite d’une cérémonie.

Diomaye ne peut donc pas considérer les JOJ comme une simple vitrine présidentielle. Il lui faut aussi regarder la fracture politique qui s’est installée dans son propre camp et comprendre qu’une partie de l’espérance populaire demeure attachée à Sonko et au projet politique qu’ils ont porté ensemble.

Cela ne signifie pas que Sonko devrait disposer d’un droit de veto sur l’action présidentielle. Cela signifie que l’on ne peut ignorer le poids politique d’un acteur majeur, encore moins lorsqu’il préside désormais l’Assemblée nationale.

Le Sénégal a besoin d’une fête sportive réussie. Il a également besoin que cet événement rassemble plutôt qu’il ne divise, qu’il donne confiance plutôt qu’il ne nourrisse les suspicions, qu’il célèbre la jeunesse plutôt que les rivalités des adultes qui prétendent parler en son nom.

Le véritable succès des JOJ ne se mesurera donc pas uniquement au nombre de médailles, à la qualité des infrastructures ou au rang des personnalités présentes. Il se mesurera aussi à la capacité du Sénégal à faire de ce rendez-vous une fierté partagée.

Macron sera peut-être l’un des invités les plus en vue. Macky Sall vient de renoncer à la course à l’ONU. Sonko est désormais président de l’Assemblée nationale. Diomaye, lui, doit faire face aux conséquences politiques de la rupture qui l’oppose à celui qui fut son principal allié.

Ces éléments dessinent une conjoncture singulière. Ils ne condamnent nullement les JOJ à l’échec. Mais ils interdisent de considérer leur réussite comme acquise sur le seul terrain de l’organisation.

Car, au bout du compte, la question demeure : à quoi servirait de recevoir le monde entier à Dakar si le pouvoir ne parvenait pas à renouer avec une partie du peuple qui l’a porté aux responsabilités ?

La jeunesse sénégalaise mérite des Jeux à la hauteur de ses ambitions. Le Sénégal mérite une réussite sportive et nationale. Et le pouvoir gagnerait à comprendre qu’aucune photographie diplomatique, aucune cérémonie officielle, aucun succès de communication ne saurait durablement remplacer la confiance populaire.

C’est là que se joue le véritable enjeu politique des JOJ de Dakar.

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