Par Mamadou Sèye
Des centaines de milliers de manifestants dans les rues, une jeunesse en rupture avec le pouvoir, des violences qui secouent plusieurs grandes villes et une défiance massive envers l’exécutif : la France traverse une nouvelle crise politique et sociale. A quelques mois de la présidentielle de 2027, Emmanuel Macron se retrouve confronté aux conséquences d’un exercice du pouvoir dont les promesses de renouvellement ont progressivement cédé la place à la contestation.
La journée du samedi 17 octobre 2026 restera comme un nouvel avertissement adressé au pouvoir français. Entre 550 000 manifestants, selon le ministère de l’Intérieur, et 800 000, selon les organisateurs, ont participé aux mobilisations organisées à travers le pays. Les cortèges, portés notamment par des lycéens, des étudiants et des militants mobilisés contre la vie chère, ont été accompagnés de scènes de violence dans plusieurs villes. A Limoges, l’hôtel de ville a été incendié. A Lyon, l’office du tourisme a également été la cible d’un incendie. A Paris, Marseille et Bordeaux, des affrontements, des dégradations et des pillages ont été signalés. Les autorités ont fait état d’environ 400 interpellations.
Ces événements ne peuvent être réduits à un simple problème de maintien de l’ordre. Ils révèlent une accumulation de tensions sociales, économiques et politiques que l’exécutif peine à contenir. Lorsqu’une mobilisation de cette ampleur rassemble des catégories de population différentes autour du coût de la vie, des difficultés de l’école et des inquiétudes sur l’avenir, le pouvoir ne peut se contenter de compter les arrestations et de dénoncer les casseurs. Il doit aussi s’interroger sur les raisons pour lesquelles la colère trouve un tel écho.
Les violences doivent être condamnées sans ambiguïté. Incendier un bâtiment public, piller un commerce ou s’en prendre aux forces de l’ordre ne constitue pas une réponse acceptable aux difficultés sociales. Mais la responsabilité des auteurs de ces actes ne saurait effacer celle des gouvernants dans la conduite des affaires publiques. Une démocratie ne se mesure pas seulement à sa capacité à rétablir l’ordre dans la rue. Elle se juge également à sa faculté de prévenir les crises, d’entendre les revendications et de corriger les politiques qui nourrissent le sentiment d’abandon.
C’est ici que se situe le problème politique d’Emmanuel Macron. Le Président français arrive au terme de son second mandat dans un climat de défiance qui atteint des niveaux particulièrement élevés. L’enquête Elabe publiée en octobre pour Les Échos indique que seulement 17 % des personnes interrogées lui font confiance pour affronter efficacement les problèmes du pays, tandis que 79 % expriment leur défiance. Sébastien Lecornu, le Premier ministre, ne recueille que 19 % de confiance dans cette même enquête.
Ces chiffres ne signifient pas que tous les Français partagent les mêmes revendications ou souhaitent la même alternative politique. Ils indiquent cependant que l’exécutif rencontre de sérieuses difficultés à convaincre une partie importante de la population du bien-fondé de son action.
La situation est d’autant plus délicate que le macronisme s’était construit sur une promesse de transformation. En 2017, Emmanuel Macron était arrivé à l’Élysée en incarnant le dépassement des clivages traditionnels, le renouvellement des élites et la modernisation du pays. Son discours associait efficacité économique, mobilité sociale et confiance dans l’avenir. Dix ans plus tard, la contestation de la jeunesse met en lumière l’écart entre cette ambition initiale et la perception qu’une partie de cette génération a désormais de son avenir.
Les mobilisations lycéennes et étudiantes, engagées depuis plusieurs semaines, ne portent pas uniquement sur une mesure isolée. Elles expriment des inquiétudes concernant les conditions d’études, les moyens consacrés à l’éducation, les aides sociales et les perspectives professionnelles. Les réformes successives, les changements de ministres et les ajustements répétés des politiques éducatives ont également alimenté un sentiment d’instabilité.
La jeunesse qui manifeste aujourd’hui n’est pas nécessairement celle qui avait placé ses espoirs dans Emmanuel Macron en 2017. Mais elle est celle qui a grandi sous sa présidence et qui mesure désormais les promesses du pouvoir à l’aune de ses propres difficultés. Le contraste entre le discours du renouvellement et le sentiment de déclassement devient ainsi un enjeu politique majeur.
L’autre élément préoccupant est la tentative de rapprochement entre les jeunes mobilisés et les héritiers du mouvement des Gilets jaunes. Ces derniers avaient déjà exprimé, en 2018 et 2019, une colère profonde contre la vie chère, les inégalités territoriales et le sentiment que les décisions étaient prises par des dirigeants éloignés des réalités quotidiennes. La convergence recherchée entre ces différentes mobilisations pourrait donner une nouvelle dimension à la contestation.
Il serait prématuré d’affirmer que la France revit exactement la crise des Gilets jaunes. Les mouvements actuels ont leurs propres acteurs, leurs revendications et leurs formes d’organisation. Mais la volonté de rapprocher les générations et les catégories sociales autour de préoccupations communes constitue un signal que l’Élysée ne peut ignorer.
Car derrière les manifestations se trouve une question fondamentale : qui bénéficie des choix économiques et budgétaires du pouvoir, et qui en supporte le coût ? Le gouvernement doit répondre à des contraintes financières réelles, dans un contexte de dette publique élevée et de croissance incertaine. Mais la rigueur budgétaire, lorsqu’elle est perçue comme se traduisant par une dégradation des services publics ou une réduction des aides dont dépendent les ménages modestes, devient une source de confrontation politique.
La discipline budgétaire ne peut durablement tenir lieu de projet de société. Les citoyens peuvent comprendre la nécessité de maîtriser les dépenses publiques. Ils acceptent beaucoup moins facilement les sacrifices lorsqu’ils ont le sentiment que les efforts sont inégalement répartis, que les services auxquels ils ont droit se dégradent et que leurs préoccupations restent sans réponse.
A cette crise sociale s’ajoute une difficulté institutionnelle. L’Assemblée nationale est fragmentée, les majorités sont difficiles à construire et les discussions budgétaires exposent le gouvernement à des rapports de force permanents. Le scrutin du 13 octobre sur une motion de rejet préalable du projet de loi de finances pour 2027 a illustré ces divisions, sans permettre de faire adopter la motion.
Cette situation complique la capacité de l’exécutif à faire passer ses choix et à leur donner une légitimité politique suffisamment large. Elle entretient aussi l’impression d’un pouvoir constamment absorbé par les négociations parlementaires, alors que les préoccupations quotidiennes des citoyens portent sur les prix, les revenus, l’école, les transports et l’accès aux services publics.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu doit donc gérer une double urgence : préserver le fonctionnement des institutions et empêcher que la crise sociale ne s’aggrave. Mais la difficulté est que son gouvernement hérite d’un bilan et d’un contexte politique largement façonnés par les années Macron. Changer de Premier ministre ne suffit pas nécessairement à rétablir la confiance lorsque les critiques portent sur l’orientation générale des politiques conduites depuis plusieurs années.
Le chef de l’Etat conserve ses prérogatives jusqu’à la fin de son mandat. Il peut rappeler les exigences de l’ordre républicain, condamner les violences et défendre les institutions. Il ne peut cependant se soustraire à la question de son bilan. L’interdiction constitutionnelle d’exercer trois mandats présidentiels consécutifs signifie qu’il ne sera pas candidat à sa propre succession en 2027. Mais il reste directement concerné par la bataille politique qui s’annonce : les candidats et les partis chercheront à s’approprier son bilan, à le défendre ou à s’en démarquer.
Le Rassemblement national, avec Marine Le Pen et Jordan Bardella, occupe une place importante dans cette compétition. D’autres responsables, notamment Edouard Philippe, cherchent également à construire leur propre perspective politique. Toutefois, l’impopularité du Président ne garantit à elle seule la victoire d’aucune force politique. La colère sociale peut profiter à des courants différents, se traduire par une abstention accrue ou rester sans débouché politique clairement identifié.
C’est précisément l’une des incertitudes de la période : la contestation peut affaiblir un pouvoir sans nécessairement produire une alternative majoritaire. Les manifestations expriment une rupture de confiance, mais elles ne constituent pas un programme commun pour gouverner la France.
Pour Emmanuel Macron, la difficulté est donc autant politique que sociale. Il lui reste à défendre son action, à préserver la stabilité institutionnelle et à tenter de maîtriser une fin de mandat marquée par des tensions multiples. Mais son autorité politique se trouve confrontée à une réalité difficile à contourner : une partie importante de la population ne lui fait plus confiance pour résoudre les problèmes du pays.
Le pouvoir peut chercher à isoler les groupes violents, renforcer le dispositif policier et accélérer les procédures judiciaires. Ces mesures relèvent de ses responsabilités. Elles ne répondront toutefois pas aux préoccupations des familles qui peinent à faire face aux dépenses quotidiennes, des jeunes qui s’interrogent sur leur avenir ou des citoyens qui constatent la dégradation de certains services publics.
La véritable épreuve pour le gouvernement consiste à démontrer que l’Etat ne se résume pas à la force publique et à la contrainte budgétaire. Il doit aussi être capable de protéger, d’éduquer, de garantir l’accès aux services essentiels et de répartir équitablement les efforts collectifs.
La France n’est pas pour autant au bord d’un effondrement institutionnel. Une manifestation massive, même accompagnée de violences, ne suffit pas à établir que le régime est menacé dans son existence. Mais la multiplication des tensions, la défiance envers l’exécutif et la difficulté à construire des compromis politiques témoignent d’une crise dont les conséquences peuvent se prolonger bien au-delà du mandat présidentiel actuel.
Emmanuel Macron se retrouve ainsi devant le paradoxe de sa fin de présidence : il conserve les pouvoirs que lui confère la Constitution, mais dispose d’un crédit politique considérablement affaibli pour convaincre le pays. Son bilan ne sera pas jugé uniquement sur les réformes engagées ou les indicateurs économiques. Il le sera aussi sur la capacité de ses gouvernements à maintenir la cohésion sociale, à répondre aux attentes de la jeunesse et à préserver la confiance dans les institutions.
La rue ne désigne pas encore la France de l’après-Macron. Elle rappelle néanmoins que la question sociale demeure incontournable et qu’aucune stratégie de communication ne saurait durablement remplacer des réponses concrètes. A quelques mois de l’échéance présidentielle, le pouvoir est sommé de regarder cette réalité en face : gouverner ne consiste pas seulement à décider, mais aussi à convaincre, à écouter et à rendre compte.
La colère qui s’exprime aujourd’hui ne livre pas, à elle seule, le verdict de 2027. Elle constitue toutefois un avertissement politique dont Emmanuel Macron et ceux qui entendent prolonger son héritage ne peuvent faire abstraction.