L’argent détourné aurait-il pu soulager la dette du Sénégal ?

Par Mamadou Sèye

Alors que le Sénégal ploie sous le poids de sa dette publique, une question mérite d’être posée sans détour : les sommes susceptibles d’être récupérées dans les dossiers de malversations financières auraient-elles pu contribuer à desserrer l’étau de l’endettement ? L’enjeu n’est pas de confondre les accusations et les condamnations, ni les saisies et les recettes définitives. Il est de mesurer ce que la récupération effective des deniers publics aurait pu apporter aux finances nationales.

Le Sénégal est aujourd’hui confronté à un paradoxe qui devrait interpeller tous ceux qui ont à cœur la bonne gouvernance. D’un côté, l’Etat doit mobiliser des ressources considérables pour honorer ses engagements financiers, payer les intérêts de sa dette, rembourser le capital emprunté et continuer à faire fonctionner les services publics. De l’autre, plusieurs dossiers judiciaires et rapports de contrôle ont mis en lumière des irrégularités financières, des dépenses non justifiées et des mécanismes susceptibles d’avoir occasionné des pertes pour les finances publiques.

Combien d’argent le Sénégal aurait-il pu récupérer si les responsabilités avaient été établies, les procédures menées à leur terme et les sommes effectivement recouvrables reversées au Trésor public ? La question mérite mieux que des proclamations politiques ou des annonces spectaculaires. Elle appelle un véritable exercice de comptabilité publique.

Les chiffres de l’endettement donnent la mesure du problème. Les estimations du Fonds monétaire international situent la dette publique sénégalaise autour de 130 % du produit intérieur brut en 2025, selon le périmètre retenu. Le pays doit désormais affronter les conséquences de la dette non déclarée révélée par l’audit des finances publiques, tout en recherchant de nouveaux financements et en discutant des modalités de traitement de ses engagements.

Dans ces conditions, chaque ressource publique compte. Chaque milliard récupéré peut contribuer à réduire un besoin de financement, éviter un nouvel emprunt ou dégager des marges pour les dépenses prioritaires. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est une question d’arbitrage budgétaire.

Il faut cependant commencer par une clarification fondamentale. Les sommes évoquées dans les affaires de détournement présumé ne constituent pas automatiquement des créances acquises à l’Etat. Un montant inscrit dans un rapport d’audit peut correspondre à une dépense non justifiée, à une irrégularité de marché, à une surfacturation alléguée ou à un préjudice estimé. Il ne peut être assimilé sans examen à un détournement définitivement établi. De même, une personne poursuivie bénéficie de la présomption d’innocence jusqu’à ce que sa culpabilité soit légalement établie.

Cette rigueur n’interdit nullement d’interroger les conséquences financières des dossiers. Elle est au contraire indispensable pour éviter que les montants annoncés ne deviennent des chiffres de propagande, avant de disparaître des comptes sans que le citoyen sache ce qui a réellement été récupéré.

Le dossier FORCE COVID-19 constitue un premier point de départ. Le rapport de la Cour des comptes sur la gestion des fonds mobilisés durant la pandémie a relevé des irrégularités et formulé des recommandations, notamment des demandes d’ouverture d’informations judiciaires. Le programme avait mobilisé des ressources considérables, dans un contexte où les Sénégalais étaient appelés à la solidarité face à une crise sanitaire et économique majeure.

L’enjeu n’est pas de considérer l’intégralité du fonds comme de l’argent détourné. Ce serait une erreur. Il est de déterminer, poste par poste, quelles irrégularités ont entraîné un préjudice financier, quelles sommes ont été réclamées, quelles responsabilités ont été établies et quels montants ont finalement été recouvrés.

Le même exercice doit être mené sur les autres dossiers emblématiques de la gestion publique, notamment le Programme des domaines agricoles communautaires, le PRODAC. Les 88 milliards de FCFA mobilisés pour ce programme ne sauraient être présentés comme un détournement global. Mais les constats des organes de contrôle justifient que l’on examine avec précision les éventuels préjudices, les responsabilités et les possibilités de récupération.

Il existe toutefois un indicateur plus directement lié à notre interrogation : les résultats financiers des procédures engagées.

En avril 2025, le procureur du Pôle judiciaire financier avait annoncé que 15 milliards de FCFA avaient été saisis ou placés en cautionnement depuis l’installation de cette juridiction. Ce chiffre témoignait d’une activité significative, mais il ne signifiait pas que 15 milliards avaient été définitivement versés au budget de l’Etat. Une saisie immobilise un bien ou une somme dans le cadre d’une procédure ; un cautionnement répond à un régime juridique particulier ; une confiscation définitive et un recouvrement effectif supposent des actes et des décisions qui ne se confondent pas.

Les données plus récentes de l’Office national de recouvrement des avoirs criminels apportent un éclairage supplémentaire. Pour 2025, l’ONRAC a annoncé 13,8 milliards de FCFA de saisies bancaires, 21,2 milliards de cautionnements versés et 2,23 milliards de recettes tirées de ventes aux enchères. Des restitutions ont également été effectuées au profit d’ayants droit. Ces résultats doivent être lus avec prudence : les saisies, les cautionnements, les ventes et les restitutions obéissent à des régimes différents et ne peuvent être additionnés mécaniquement pour produire un total de recettes publiques définitives.

Voilà précisément pourquoi le Sénégal a besoin d’un bilan public consolidé, intelligible et régulièrement actualisé. Combien de fonds ont été saisis ? Combien ont été confisqués par décision définitive ? Combien ont été restitués à leurs propriétaires légitimes ? Combien ont été effectivement encaissés par l’Etat ? Quels biens restent bloqués dans des procédures ? Et quelles sommes demeurent à recouvrer ?

Ces questions sont d’autant plus légitimes que le procureur du Pôle judiciaire financier a indiqué, en septembre 2026, que 750 dossiers avaient été traités depuis le début des activités de la juridiction, en septembre 2024. Parmi eux, 610 demeuraient pendants devant les cabinets d’instruction. Ce bilan montre l’ampleur du travail judiciaire, mais aussi la nécessité de ne pas confondre le nombre de procédures avec le montant des sommes définitivement récupérées.

La reddition des comptes doit produire des résultats judiciaires, mais aussi un bilan financier vérifiable.

C’est à partir de là que notre exercice prend tout son sens. Imaginons trois scénarios, non comme des prévisions, mais comme des hypothèses de travail. Si le Sénégal récupérait effectivement 100 milliards de FCFA, cette somme ne réglerait évidemment pas son problème de dette. Elle constituerait néanmoins une ressource exceptionnelle susceptible de réduire certains besoins d’emprunt. Si les récupérations atteignaient 500 milliards, l’effet sur les besoins de financement serait plus substantiel. A hauteur de 1 000 milliards, elles représenteraient une marge de manœuvre encore plus importante, même si elles resteraient très insuffisantes pour effacer une dette publique de cette ampleur.

Ces simulations ne disent pas que ces sommes sont disponibles, ni qu’elles seront nécessairement récupérées. Elles permettent de mesurer l’intérêt économique d’un recouvrement rigoureux des fonds publics. Pour aller plus loin, il faudrait disposer d’un inventaire exhaustif des créances établies, des sommes recouvrables, des avoirs localisés et des montants définitivement encaissés, puis les comparer aux échéances de dette et aux besoins de trésorerie de l’Etat.

Il faut également examiner l’usage qui serait fait de ces ressources. Une somme récupérée pourrait être affectée à la réduction du stock de dette, contribuer au paiement d’échéances arrivant à maturité ou éviter de contracter un nouvel emprunt. Ces trois possibilités n’ont pas exactement le même effet comptable. Mais chacune peut améliorer la situation financière du pays, à condition que l’affectation des fonds soit transparente et que leur utilisation ne serve pas à financer durablement de nouvelles dépenses sans ressources correspondantes.

C’est ici que se pose une question politique majeure. Les Sénégalais ont entendu parler de transparence, de rupture dans la gestion des affaires publiques et de reddition des comptes. Ils sont en droit d’attendre que ces engagements débouchent sur des résultats mesurables. Ils ne peuvent se satisfaire indéfiniment de listes de personnes convoquées, de montants annoncés ou de déclarations sur l’ampleur des dossiers. Ils doivent pouvoir connaître le montant des préjudices établis, les sommes effectivement récupérées et leur contribution à l’amélioration des finances publiques.

La lutte contre les malversations n’est certes pas une politique de désendettement suffisante à elle seule. Le Sénégal doit aussi améliorer ses recettes, maîtriser ses dépenses, renforcer l’efficacité de l’investissement public et définir une stratégie soutenable de gestion de sa dette. Mais il serait tout aussi irresponsable de négliger les ressources que la récupération des deniers publics pourrait procurer.

Il y a même une exigence de cohérence. Lorsqu’un Etat demande aux citoyens de consentir des efforts, de supporter des prélèvements ou d’accepter des restrictions budgétaires au nom de la situation financière nationale, il doit pouvoir démontrer qu’il mobilise toutes les ressources légalement disponibles et qu’il ne renonce pas à récupérer l’argent public lorsqu’un préjudice est établi.

L’argent public perdu, irrégulièrement utilisé ou détourné ne peut être considéré comme une fatalité. Lorsqu’un préjudice est prouvé, la collectivité doit obtenir réparation dans le respect de la loi. Lorsqu’une procédure se poursuit, les autorités doivent en expliquer l’état sans préjuger de la culpabilité des personnes concernées. Et lorsqu’une somme est effectivement récupérée, son entrée dans les comptes publics et son utilisation doivent pouvoir être retracées.

Au fond, notre interrogation est simple : si le Sénégal avait récupéré, au fil des années, toutes les sommes effectivement recouvrables issues des irrégularités et des infractions établies dans la gestion publique, quelle aurait été aujourd’hui sa marge de manœuvre budgétaire ? Aurait-il pu emprunter moins ? Payer moins d’intérêts ? Financer davantage les hôpitaux, les écoles, les universités et les infrastructures ? Atténuer une partie des sacrifices demandés aux populations ?

Nous ne pouvons pas répondre sérieusement à ces questions sans un inventaire consolidé et des données vérifiables. Mais cette absence de réponse ne justifie pas le silence. Elle fonde au contraire une exigence de transparence supplémentaire.

La reddition des comptes ne doit pas seulement établir ce qui s’est passé hier. Elle doit aussi permettre de réparer les préjudices, de protéger les ressources de demain et de rendre aux citoyens ce qui leur appartient.

Dans un pays étranglé par le poids de la dette, chaque franc public récupéré compte. Et chaque franc dont la récupération est abandonnée sans explication mérite que l’on demande des comptes.

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