Par Mamadou Sèye
En tournant le dos au projet qui l’a porté au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye a rompu avec une promesse centrale faite aux Sénégalais. La création de Kiraay, les choix budgétaires du gouvernement, les interrogations persistantes sur la reddition des comptes et la dégradation du climat social révèlent les conséquences d’un changement de cap dont le Président doit désormais assumer la responsabilité politique.
Il arrive un moment où les faits deviennent plus éloquents que les discours. Le Sénégal traverse précisément cette séquence. La dette pèse sur les finances publiques, les marges budgétaires se rétrécissent, les travailleurs s’impatientent et les ménages continuent de subir les difficultés de la vie quotidienne. Dans le même temps, le pouvoir demande aux citoyens de consentir de nouveaux efforts. Mais le gouvernement ne peut pas exiger des sacrifices au nom du redressement tout en tournant le dos aux engagements qui avaient fondé l’espoir populaire.
En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye n’a pas accédé à la magistrature suprême sur la seule force de sa personnalité. Son élection s’est inscrite dans une dynamique politique portée par PASTEF et Ousmane Sonko, autour d’une promesse de rupture, de transparence, de souveraineté et de transformation de la gouvernance. Le vote populaire ne sanctionnait pas seulement un homme : il consacrait un projet et une aspiration profonde au changement.
Or, Diomaye Faye a abandonné cette trajectoire. Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, la séparation politique avec PASTEF et la création de Kiraay matérialisent cette rupture. Le Pésident a choisi de construire son propre instrument politique plutôt que de poursuivre la dynamique collective qui avait rendu sa victoire possible. Il lui appartient désormais d’assumer les conséquences de ce choix.
Il ne s’agit pas d’une querelle de personnes, encore moins d’un simple désaccord sur la méthode. Le problème est politique : le chef de l’Etat s’est éloigné du projet au nom duquel les Sénégalais lui ont confié le pouvoir. Il ne suffit pas de conserver les attributs de la fonction présidentielle pour demeurer fidèle au mandat politique reçu. La légitimité électorale ne constitue pas un chèque en blanc permettant de renoncer aux engagements qui l’ont fondée.
La journée du 19 octobre 2026 donne à cette crise une nouvelle dimension. Ousmane Sonko a annoncé que les députés de PASTEF ne voteraient pas, en l’état, le projet de loi de finances rectificative de 2026. Il a également averti que les textes budgétaires de 2026 et de 2027 ne bénéficieraient pas de leur soutien sans dispositions légales encadrant les fonds sociaux. Il dénonce l’abandon du Plan de redressement économique et social, conteste les orientations budgétaires du gouvernement et se dit prêt à un débat public avec le Premier ministre.
Ce qui se joue à l’Assemblée nationale dépasse désormais les divergences entre anciens alliés. Le vote du budget devient le lieu d’une confrontation sur les choix économiques, la transparence et la fidélité aux engagements de rupture. L’Exécutif ne peut plus compter sur un accompagnement parlementaire automatique. Il doit désormais justifier ses décisions et affronter les contradictions de sa propre trajectoire.
La question des fonds spéciaux constitue un révélateur particulièrement significatif. La transparence dans la gestion des ressources publiques figurait parmi les grandes exigences du projet de rupture. Pourtant, l’encadrement légal de ces fonds demeure au cœur d’un affrontement politique. Le Conseil constitutionnel a censuré, le 15 octobre, une proposition de loi organique sur ce sujet pour des irrégularités de procédure. Cette décision ne supprime nullement la nécessité de trouver un mécanisme juridiquement régulier permettant d’organiser le contrôle de ces ressources.
Le pouvoir doit donc sortir des ambiguïtés. On ne peut pas faire de la transparence un étendard lorsque l’on réclame le changement, puis considérer son application comme une difficulté secondaire une fois installé aux responsabilités. La rupture doit se traduire dans les règles de gestion, dans le contrôle des dépenses et dans la possibilité, pour les institutions compétentes, de vérifier l’utilisation de l’argent public.
Le dossier du Plan de redressement économique et social est tout aussi révélateur. Sonko affirme que le PRES a permis d’encaisser plus de 300 milliards de francs CFA en 2026. Il soutient que ce plan aurait pu produire davantage si les mesures prévues avaient été poursuivies. Or, les prévisions de recettes liées au PRES ont été fortement revues à la baisse dans le projet de loi de finances rectificative : elles passent de 762,9 milliards de francs CFA inscrits dans la loi de finances initiale à 311,5 milliards attendus à la fin de l’année.
Ces chiffres imposent des explications. Les recettes déjà encaissées ne se confondent pas avec les prévisions de fin d’année, mais l’écart entre les deux projections est suffisamment important pour exiger une présentation transparente des résultats. Quelles mesures ont été appliquées ? Lesquelles ont été abandonnées ? Quels montants ont réellement été mobilisés et pour quelles dépenses ? Pourquoi les prévisions ont-elles été révisées aussi fortement ?
Le gouvernement doit répondre sur le fond. Si le PRES a été abandonné, comme l’affirme Sonko, il faut expliquer pourquoi. Si ses instruments ont été modifiés, il faut en présenter les raisons et les résultats. On ne remplace pas un plan de redressement par des déclarations générales sans rendre compte des conséquences économiques et budgétaires de ce changement.
Les arbitrages budgétaires rendent cette exigence encore plus urgente. Les subventions aux produits pétroliers passeraient d’environ 790 à 552 milliards de francs CFA, soit une réduction de près de 238 milliards. Sonko a également dénoncé des diminutions de crédits consacrés à l’éducation et à l’emploi professionnel. Ces décisions appellent une explication précise sur la répartition des efforts, les priorités retenues et les effets attendus pour la population.
Le redressement des finances publiques est nécessaire. Mais il ne saurait devenir un mot d’ordre derrière lequel le gouvernement dissimulerait ses choix. Derrière les lignes budgétaires se trouvent des familles, des travailleurs, des étudiants, des jeunes en quête d’emploi et des services publics dont les moyens conditionnent directement les conditions de vie. Les citoyens ont le droit de savoir pourquoi certains sacrifices leur sont demandés et quelles garanties leur sont données en contrepartie.
L’effort collectif ne peut être exigé durablement sans exemplarité des gouvernants et sans résultats vérifiables. Demander aux Sénégalais de se serrer la ceinture tout en laissant dans l’incertitude les questions de transparence et de responsabilité, c’est prendre le risque d’aggraver la défiance au lieu de la résorber.
La crise de la dette cachée rend cette contradiction encore plus criante. La découverte de dettes auparavant non déclarées a bouleversé les comptes publics et compromis le programme conclu avec le Fonds monétaire international sous le précédent régime. Les discussions sur le traitement de la dette et la recherche de nouveaux financements sont devenues centrales pour l’avenir économique du pays.
Mais le redressement financier ne saurait remplacer la reddition des comptes. Il faut établir les responsabilités liées à la dissimulation des chiffres, éclairer les décisions qui ont conduit à cette situation et tirer les conséquences qui s’imposent. Les Sénégalais ne peuvent pas être appelés à supporter les effets d’une crise dont les responsabilités politiques et administratives resteraient indéfiniment dans le brouillard.
C’est pourquoi le soutien apporté par Diomaye Faye à Macky Sall pour le poste de secrétaire général des Nations unies, accompagné de propos évoquant les épreuves traversées par l’ancien Président avec la dette, a provoqué une incompréhension politique. Comment concilier un discours de rupture et de responsabilité avec une démarche perçue comme une forme de réhabilitation politique de celui qui dirigeait le pays lorsque les comptes publics se sont dégradés ?
Il ne s’agit pas de contester le droit du Président de faire des choix diplomatiques. Il s’agit de rappeler que ces choix ont une signification politique dans le contexte sénégalais. La dette cachée n’est pas une simple péripétie comptable : elle a bouleversé la trajectoire économique du pays et appelle des réponses sur les responsabilités engagées. La diplomatie ne saurait effacer cette exigence.
Les commissions d’enquête parlementaires ont, elles aussi, placé la gestion des ressources publiques au centre du débat. Leurs travaux ne valent pas condamnations judiciaires, mais ils ne doivent pas davantage se terminer dans l’indifférence. Lorsque des faits préoccupants sont documentés, les institutions doivent aller au bout de leur mission, tirer les conclusions qui s’imposent et transmettre aux autorités compétentes les éléments qui le justifient.
La reddition des comptes ne peut être une promesse perpétuellement reportée. Elle ne saurait dépendre de la proximité politique des personnes concernées ni des équilibres du moment. La transparence est une obligation de gouvernance, pas une arme que l’on brandit contre ses adversaires et que l’on range lorsqu’elle risque de déranger ses propres alliés.
Pendant ce temps, le lien entre le pouvoir et la population s’affaiblit. La parole présidentielle se fait rare, les déplacements officiels suscitent peu de mobilisation populaire et plusieurs initiatives de l’Exécutif semblent ne plus rencontrer l’écho attendu. La rencontre entre la CEDEAO et les pays de l’AES à Dakar, malgré son importance diplomatique, s’est déroulée dans une indifférence populaire frappante.
Ce constat ne relève pas d’un sondage d’opinion. Il traduit une observation politique : le pouvoir peine à susciter l’adhésion et à mobiliser autour de son action. Une présidence ne peut durablement se satisfaire de la seule activité institutionnelle. Elle doit parler au pays, expliquer ses décisions et convaincre les citoyens que les choix effectués répondent à leurs préoccupations.
La conférence de presse de neuf ministres et les appels au dialogue ne suffiront pas à dissiper ce malaise si les citoyens ne voient pas de changements concrets. La perspective d’une grève annoncée par les organisations syndicales pour les 21, 22 et 23 octobre souligne l’urgence de réponses qui dépassent les déclarations de bonne intention. Le dialogue social est indispensable, mais il ne doit pas devenir une méthode pour gagner du temps sans régler les problèmes.
Les Jeux olympiques de la jeunesse approchent. Le Sénégal a besoin d’une mobilisation nationale autour de cet événement. Mais l’enthousiasme populaire ne se décrète pas : il se nourrit de confiance et du sentiment que les dirigeants restent à l’écoute de la société. Dans un climat de défiance, le risque est que l’événement peine à susciter l’adhésion populaire qu’il mérite. La réussite organisationnelle, à elle seule, ne suffira pas à effacer le malaise politique.
Au fond, la crise actuelle ne se résume pas à l’affrontement entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Elle révèle les conséquences d’un abandon politique. Le Président a pris ses distances avec le projet qui l’a porté au pouvoir, a créé son propre parti et défend désormais une trajectoire dont il doit assumer les choix. Mais les attentes populaires qui ont rendu son élection possible ne se sont pas évanouies avec cette séparation.
Les Sénégalais n’ont pas voté pour une simple alternance de personnes. Ils ont exprimé une exigence de transformation de la gouvernance, de transparence et de responsabilité. Cette exigence demeure, même si le président a changé de voie.
Il ne suffit donc pas à Diomaye Faye de revendiquer la légitimité de son élection. Il doit répondre de l’écart entre les engagements pris et les actes posés depuis son accession au pouvoir. Il doit expliquer ses choix budgétaires, clarifier sa politique de redressement, faire avancer la reddition des comptes et renouer avec une population dont une partie ne retrouve plus dans son action les raisons de l’espoir suscité en 2024.
Le prix politique de l’abandon se mesure à l’érosion de la confiance, à la distance qui se creuse entre les gouvernants et les gouvernés et à la difficulté croissante du pouvoir à faire accepter ses décisions. C’est la conséquence d’une rupture qui ne se limite plus aux relations entre dirigeants : elle touche au lien politique noué avec les citoyens.
Le Président a choisi sa nouvelle trajectoire. Il ne peut pas demander aux Sénégalais d’oublier celle qui les avait conduits à voter pour lui. On ne recueille pas indéfiniment le bénéfice d’une promesse de rupture lorsque les actes du pouvoir s’en éloignent.
Le peuple sénégalais n’a pas voté pour que le changement soit promis puis ajourné. Il a voté pour qu’il soit réalisé. C’est à cette exigence, et non aux calculs des appareils politiques, que le Président doit désormais répondre.