LFR : Diomaye face au mur, le dialogue ou l’impasse

Par Mamadou Sèye

En politique, l’entêtement peut parfois tenir lieu de stratégie à ceux qui confondent autorité et passage en force. Mais lorsqu’une majorité parlementaire annonce clairement ses conditions, que le front social s’échauffe et que le pays attend encore la consolidation de ses relations financières avec le FMI, la responsabilité commande de regarder la réalité en face. Le Président Bassirou Diomaye Faye serait mal inspiré de suivre ceux qui voudraient l’entraîner dans une confrontation dont le Sénégal pourrait payer le prix.

Le point de presse d’Ousmane Sonko, lundi 19 octobre, a au moins eu le mérite de clarifier la position de PASTEF. La majorité parlementaire ne votera pas la loi de finances rectificative (LFR) de 2026 en l’état. Elle conditionne également son soutien au budget initial de 2027 à l’inscription de dispositions légales encadrant les fonds spéciaux. Sonko a, dans le même temps, maintenu ouverte la porte du dialogue avec le gouvernement.

Le message est suffisamment clair pour que personne ne puisse prétendre avoir été pris au dépourvu. Il ne s’agit plus d’une simple réserve susceptible d’être levée par quelques explications techniques. La majorité pose une exigence politique et institutionnelle. Elle entend que la question des fonds spéciaux, qui touche à la transparence et au contrôle des ressources publiques, trouve une traduction dans les textes budgétaires.

Que l’exécutif soit en désaccord avec cette démarche est une chose. Qu’il choisisse d’en faire une épreuve de force en est une autre. Le Président de la République doit comprendre que la volonté de l’exécutif ne saurait se substituer à celle du Parlement dans l’exercice des compétences que lui reconnaît la Constitution.

Le piège du passage en force

Certains pourraient être tentés de conseiller au chef de l’Etat de recourir aux mécanismes constitutionnels pour surmonter le refus annoncé de la majorité. Mais ont-ils réellement mesuré les risques d’une telle option ?

L’article 83 de la Constitution prévoit notamment la possibilité pour le Premier ministre, après délibération du Conseil des ministres, d’engager la responsabilité du Gouvernement sur le vote d’un projet de loi de finances. Cette procédure n’est cependant pas une garantie d’adoption sans conséquence politique. Elle expose le Gouvernement à une motion de censure, dans les conditions constitutionnelles prévues.

Or, PASTEF dispose de 130 députés sur les 165 que compte l’Assemblée nationale. Une telle majorité possède, en nombre, une capacité largement suffisante pour renverser le Gouvernement si elle se mobilise en faveur d’une motion de censure et respecte les règles applicables.

Il faudrait donc être singulièrement imprudent pour présenter cette procédure comme une solution sans risque. Le Gouvernement pourrait vouloir forcer le dénouement budgétaire ; il pourrait aussi provoquer une crise gouvernementale majeure. Ce qui serait présenté comme une démonstration d’autorité pourrait se transformer en désaveu politique.

Quant à l’article 52 de la Constitution, il ne saurait davantage servir de raccourci pour échapper aux exigences du débat parlementaire. Les pouvoirs exceptionnels du Président de la République répondent à des circonstances graves et strictement définies par la Loi fondamentale. Un désaccord entre l’exécutif et la majorité sur une loi de finances rectificative ne constitue pas, à lui seul, une justification suffisante pour les invoquer.

Cet article n’est pas une procédure ordinaire de règlement d’un conflit budgétaire. Il ne permet pas de transformer un désaccord politique en circonstances exceptionnelles pour se soustraire durablement aux règles constitutionnelles. La conduite des finances publiques doit respecter les compétences du Parlement et les procédures prévues par les textes.

Voilà pourquoi ceux qui pousseraient le Président de la République à l’affrontement devraient répondre à une question simple : quelle serait leur stratégie de sortie de crise si le Gouvernement était censuré ou si les textes budgétaires étaient rejetés ?

La fermeté sans perspective de dénouement n’est pas une stratégie. C’est une fuite en avant.

Le FMI, les subventions et le coût de la vie

L’équation est d’autant plus délicate que le Sénégal doit encore consolider ses relations financières avec le Fonds monétaire international. L’accord technique annoncé entre les autorités sénégalaises et le FMI constitue une étape importante, mais il ne doit pas être confondu avec une approbation définitive du Conseil d’administration de l’institution.

Dans le même temps, les arbitrages budgétaires alimentent une controverse sur la répartition de l’effort de redressement. Ousmane Sonko a notamment dénoncé la réduction des subventions aux produits pétroliers, dont l’enveloppe passerait, selon les chiffres qu’il a avancés, de 790 à 552 milliards de francs CFA. Il a alerté sur les conséquences possibles pour les prix à la pompe et le pouvoir d’achat des ménages.

Ces chiffres et leurs conséquences doivent être examinés avec précision. Mais la question politique, elle, ne peut être éludée : comment le gouvernement compte-t-il faire accepter de nouveaux sacrifices à des populations déjà éprouvées par la cherté de la vie ?

Un programme économique ne se résume pas à des tableaux comptables ni à des engagements pris avec des partenaires extérieurs. Il suppose une capacité à expliquer les choix, à justifier la répartition des efforts et à convaincre les citoyens que les difficultés présentes ne seront pas indéfiniment le prix à payer pour des lendemains toujours repoussés.

Si certaines subventions doivent être réduites, le gouvernement devra expliquer les mesures retenues, leurs conséquences réelles et les protections prévues pour les ménages les plus vulnérables. Il lui faudra démontrer que l’effort demandé est équitable et que les économies réalisées servent effectivement le redressement du pays.

Or, cette pédagogie politique devient difficile lorsque le pouvoir peine à produire un récit mobilisateur, capable de relier les sacrifices demandés aux résultats attendus. Invoquer les exigences du FMI ne suffira pas. Les Sénégalais voudront savoir ce qu’ils gagnent, ce qu’ils perdent et pourquoi les efforts leur seraient demandés dans ces proportions.

On ne peut pas exiger indéfiniment de la patience d’un peuple sans lui donner des raisons concrètes d’espérer.

Un front social déjà sous tension

Comme si ces difficultés ne suffisaient pas, le front social s’échauffe. Une grève générale de 72 heures est annoncée les 21, 22 et 23 octobre par des organisations syndicales, dans un contexte de revendications persistantes concernant les engagements de l’Etat et les conditions de travail.

Le gouvernement multiplie les appels au dialogue et met en avant les avancées enregistrées dans l’application du Pacte national de stabilité sociale. Mais ces explications suffiront-elles à convaincre les syndicats de suspendre leur mobilisation ? Rien ne permet de le garantir.

Le risque est celui d’une convergence des mécontentements. D’un côté, des travailleurs qui estiment que leurs revendications ne sont pas suffisamment satisfaites ; de l’autre, des ménages qui redoutent une nouvelle dégradation de leur pouvoir d’achat ; au milieu, une majorité parlementaire qui conteste les orientations budgétaires du gouvernement et exige un encadrement légal des fonds spéciaux.

Il ne faut pas prétendre que ces différentes forces agiront nécessairement de concert. Mais il serait tout aussi imprudent d’ignorer la possibilité que leurs préoccupations se rejoignent autour d’une même interrogation : qui supportera le coût du redressement économique et quelles garanties seront offertes en contrepartie ?

Dans une telle configuration, une confrontation avec l’Assemblée nationale serait particulièrement malvenue. Elle détournerait l’attention des urgences économiques, compliquerait la conduite des réformes et pourrait fragiliser davantage la confiance entre gouvernants et gouvernés.

Le FMI ne suspend pas mécaniquement ses décisions à la moindre grève ou au moindre désaccord parlementaire. Il reste néanmoins attentif à la crédibilité des engagements économiques, à leur financement et à la capacité des autorités à les mettre en œuvre. Une crise politique durable ne faciliterait certainement pas cette tâche.

Le Sénégal n’a pas besoin d’une triple crise, institutionnelle, sociale et financière, alors que chacune de ces difficultés exige déjà des réponses urgentes.

Les fonds spéciaux : une question de principe

Il serait cependant réducteur de présenter le désaccord actuel comme une simple querelle entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. L’encadrement des fonds spéciaux pose une question de gouvernance qui mérite un débat sérieux.

L’existence de fonds répondant à des impératifs particuliers de l’Etat ne dispense pas de réfléchir à leur encadrement légal, aux garanties applicables et aux formes de contrôle compatibles avec les exigences de confidentialité qui peuvent s’imposer dans certains domaines.

La difficulté consiste précisément à concilier les nécessités de fonctionnement de l’État avec les principes de transparence et de responsabilité. Ce débat doit être mené dans le respect de la Constitution, des compétences respectives des institutions et des procédures législatives.

La majorité a posé sa condition. Le gouvernement doit maintenant dire clairement ce qu’il est prêt à discuter, quelles garanties il estime compatibles avec ses obligations et comment il entend répondre aux amendements susceptibles d’être proposés.

Le dialogue ne signifie pas que l’une des parties doit capituler. Il signifie que chacune accepte de rechercher une solution dans le cadre des institutions, plutôt que de faire de son désaccord un motif d’affrontement.

Il serait également contre-productif de dissocier artificiellement la LFR de 2026 du budget de 2027. Les deux textes soulèvent des questions de priorités budgétaires, de dépenses sociales, de subventions et de contrôle des fonds publics. La majorité a clairement indiqué qu’elle ne voulait pas reconduire le même désaccord d’un exercice budgétaire à l’autre.

Le problème ne sera pas résolu en reportant à demain une confrontation que l’on refuse de traiter aujourd’hui.

Monsieur le Président, choisissez la responsabilité

Au fond, la question est celle de la responsabilité politique. Le Président de la République peut-il se permettre de s’engager dans un bras de fer avec une majorité parlementaire qui revendique son droit de regard sur les finances publiques, alors que les syndicats annoncent une grève générale et que le gouvernement doit encore consolider ses engagements auprès du FMI ?

La réponse relève du bon sens. Le pays a besoin d’un budget applicable, d’un dialogue social effectif et d’une trajectoire économique crédible. Il n’a aucun intérêt à voir ses institutions se neutraliser mutuellement au moment où les décisions les plus difficiles doivent être prises.

Le Président de la République ne doit pas se laisser enfermer dans une logique où tout compromis serait assimilé à une faiblesse. L’autorité ne consiste pas à refuser toute concession. Elle consiste à identifier les intérêts essentiels du pays et à réunir les conditions politiques nécessaires à leur défense.

Ousmane Sonko a affirmé sa disponibilité au dialogue. Cette ouverture ne garantit pas qu’un accord sera trouvé, mais elle constitue une possibilité qu’il serait irresponsable de négliger. Il appartient désormais aux deux parties de préciser leurs positions, de discuter des amendements et de rechercher une issue conforme aux textes.

La question des fonds spéciaux ne doit pas servir de prétexte à une guerre de positions. Elle doit devenir l’occasion d’un débat sur les règles de gouvernance. Les arbitrages économiques ne doivent pas davantage être dissimulés derrière des querelles institutionnelles : ils doivent être expliqués, discutés et assumés.

Monsieur le Président, ceux qui vous conseilleraient de passer en force devraient mesurer les conséquences de leurs recommandations. Un Gouvernement renversé, une Assemblée nationale braquée, des syndicats mobilisés et des ménages confrontés à de nouvelles difficultés ne constitueraient pas les signes d’un pouvoir renforcé.

Le Sénégal a besoin d’une direction politique capable d’anticiper les crises plutôt que de les provoquer, de négocier plutôt que de menacer et de rendre compte plutôt que de demander toujours davantage de patience.

La LFR ne mérite ni une crise institutionnelle ni une épreuve de force. Elle mérite un débat sérieux, un compromis possible et une décision conforme au droit. Le Président de la République a encore la possibilité de choisir cette voie. Il serait regrettable qu’il la sacrifie aux conseils de ceux qui confondent l’exercice de l’autorité avec l’obstination.

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