Au Sénégal, les concertations nationales ont longtemps été présentées comme des moments de respiration démocratique, des espaces de dialogue destinés à débloquer des crises ou à construire des consensus autour des grandes questions nationales. Mais encore faut-il qu’un contexte politique, institutionnel ou social justifie leur tenue.
Or aujourd’hui, beaucoup de Sénégalais peinent à comprendre le sens réel des nouvelles concertations annoncées par la présidence de Bassirou Diomaye Faye.
Le paradoxe est en effet frappant : le Président de la République a été élu dès le premier tour avec plus de 54 % des suffrages, porté par une dynamique populaire exceptionnelle et par un programme politique clairement identifié. Dans la foulée, le pouvoir a obtenu une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, offrant au régime des conditions politiques rarement réunies dans l’histoire récente du Sénégal.
Autrement dit, tous les leviers institutionnels existent déjà pour gouverner, réformer et appliquer les engagements pris devant le peuple.
Dès lors, une question s’impose naturellement : que cherche-t-on exactement à concerter ?
Le pouvoir dispose de la légitimité populaire. Il dispose de la majorité parlementaire. Il dispose du contrôle de l’appareil exécutif. Dans ces conditions, beaucoup de citoyens considèrent que le temps des consultations est dépassé et que celui de l’action aurait déjà dû commencer pleinement.
Car les attentes populaires étaient ailleurs.
Une large partie des Sénégalais ayant soutenu le projet porté par PASTEF attendait avant tout la reddition des comptes, la lutte visible contre l’impunité et des avancées rapides concernant la justice pour les victimes des événements politiques passés. Ces questions avaient une charge émotionnelle et symbolique immense durant la conquête du pouvoir.
Or, dans l’opinion, un sentiment commence à s’installer : le pouvoir semble multiplier les séquences politiques pendant que les urgences populaires restent suspendues.
Le problème fondamental de ces concertations annoncées réside peut-être dans leur décalage avec les préoccupations réelles des populations.
Dans les marchés, dans les quartiers, dans les villages, les conversations tournent beaucoup moins autour de futures discussions institutionnelles que du coût de la vie, des difficultés sociales et des angoisses quotidiennes. A l’approche de la Tabaski, des milliers de familles s’interrogent surtout sur une question simple et concrète : comment réussir à passer la fête dans un contexte économique difficile ?
Le prix du mouton, les dépenses alimentaires, les charges familiales et la pression sociale liée à cette fête religieuse occupent bien davantage les esprits que la perspective d’un nouveau cycle de concertations politiques.
C’est pourquoi beaucoup de citoyens ne se sentent pas véritablement concernés par ce futur défilé d’acteurs politiques, d’experts et de représentants institutionnels. Dans l’imaginaire populaire, ces grandes rencontres finissent souvent par produire des recommandations abondantes mais peu d’effets immédiats sur le quotidien.
Le risque pour le pouvoir est alors double.
D’une part, ces concertations peuvent apparaître comme un exercice technocratique éloigné des réalités sociales. D’autre part, elles peuvent renforcer l’impression d’un pouvoir qui hésite encore entre gouverner réellement et prolonger indéfiniment la phase de transition politique.
Or l’état de grâce ne dure jamais éternellement.
Dans toutes les expériences politiques, il arrive un moment où les peuples cessent d’écouter les promesses, les consultations et les diagnostics pour réclamer des résultats tangibles. Le Sénégal semble progressivement entrer dans cette phase.
Le véritable défi du régime n’est probablement plus d’organiser des concertations. Il est désormais de convaincre les Sénégalais que le changement promis commence concrètement à transformer leur quotidien.