Détente-“Je viens tout de suite” : chronique d’un mensonge national parfaitement assumé

Par Mamadou Sèye

Au Sénégal, il existe une expression qui mérite d’être classée au patrimoine immatériel national. Une formule courte, élégante, rassurante… et profondément mensongère : “je viens tout de suite.”

Tout commence généralement par un appel.

— “Tu es où ?”
— “J’arrive… je viens tout de suite.”

A cet instant précis, deux réalités coexistent. Celle de l’interlocuteur, qui s’imagine naïvement que la personne est déjà en route, peut-être même à deux rues du lieu de rendez-vous. Et celle, beaucoup plus authentique, de celui qui parle… encore en serviette, hésitant entre deux chemises ou tranquillement assis devant le thé.

Car au Sénégal, “je viens tout de suite” n’est pas une indication temporelle. C’est un état d’esprit. Une intention. Parfois même un vœu pieux.

Il y a celui qui maîtrise l’art avec une précision scientifique. Il répond avec assurance, souffle légèrement comme s’il marchait déjà, et ajoute même : “je suis dans le taxi.”
Alors qu’en réalité, le seul déplacement qu’il a effectué, c’est du salon vers la chambre.

Il y a aussi le stratège. Lui ne ment pas brutalement. Il construit.
— “Je suis à Liberté 6.”
Traduction : il vient d’ouvrir les yeux.
— “Je dépasse le rond-point.”
Traduction : il cherche encore ses chaussures.
— “Je suis presque là.”
Traduction : il commence enfin à comprendre que le retard devient visible.

Et puis il y a l’optimiste sincère. Celui qui croit vraiment à ce qu’il dit. Quand il affirme “j’arrive dans 5 minutes”, il y croit profondément. C’est la vie, les embouteillages, les appels imprévus, ou même une discussion impromptue qui se chargent de lui rappeler que le temps, chez nous, est une matière élastique.

Le plus fascinant, c’est que tout le monde est au courant. Celui qui attend sait. Celui qui arrive en retard sait qu’on sait. Et pourtant, le rituel continue, immuable, presque sacré.

On s’agace un peu, on soupire beaucoup, mais au fond, on comprend. Parce qu’on a tous été, un jour ou l’autre, ce “je viens tout de suite” incarné.

Et lorsque enfin la personne arrive — une heure plus tard, parfois deux — elle lance, avec un naturel désarmant :
“Ah, Dakar, vraiment…”

Comme si la ville, les routes, le monde entier s’étaient ligués contre sa ponctualité.

Mais peut-être que derrière cette petite comédie quotidienne se cache quelque chose de plus profond. Une manière de refuser la rigidité, de garder une forme de souplesse dans un monde qui court trop vite. Une façon, aussi, de privilégier le lien sur l’horloge.

Ou peut-être, tout simplement, une incroyable capacité à raconter des histoires… même pour dire qu’on est encore chez soi.

Quoi qu’il en soit, au Sénégal, quand quelqu’un vous dit “je viens tout de suite”, ne regardez pas votre montre.

Regardez plutôt votre patience.

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