Par Mamadou Sèye
Ce qui se joue aujourd’hui autour de Bassirou Diomaye Faye ressemble à une équation impossible : vouloir gouverner en dehors de PASTEF tout en prétendant préserver la légitimité née d’un mouvement révolutionnaire. C’est un pari perdant, non par fatalité, mais par mécanique politique élémentaire. Car un Président dépourvu d’appareil solide finit toujours attiré vers les alliances de circonstance, celles où les principes deviennent des variables d’ajustement et où la morale politique s’efface devant l’arithmétique de la survie.
L’enjeu n’est plus de commenter la succession de décisions hésitantes ou les signaux contradictoires envoyés au pays. L’enjeu est de comprendre la trajectoire profonde qui se dessine. Pour exister politiquement en 2029, Diomaye sera inexorablement poussé vers ce que la révolution avait précisément juré de combattre : l’entrisme des prébendiers, la réhabilitation implicite des acteurs de la prédation publique, l’effacement progressif de la reddition des comptes au profit d’une gouvernance transactionnelle.
Car en se désarrimant de PASTEF, Diomaye renonce à la seule structure capable de canaliser l’élan populaire qui l’a porté au pouvoir. Et lorsqu’un chef de l’Etat se retrouve sans colonne vertébrale politique, il la cherche ailleurs, souvent dans les zones les plus grises du champ partisan. Les alliances deviennent alors un refuge, mais un refuge piégé, car il faut payer le prix : concessions sur les idéaux, silences sur les dérives, recyclage des acteurs de la prévarication. Ce glissement n’est pas théorique : c’est une loi d’airain dans les systèmes politiques fragiles.
Le paradoxe est terrible : l’homme qui a bénéficié de l’immense capital politique d’Ousmane Sonko risque d’en devenir malgré lui le premier contrefacteur, non par trahison intentionnelle, mais par nécessité stratégique mal maîtrisée. Gouverner sans la matrice révolutionnaire, tout en cherchant un second mandat, revient à transformer les principes en oripeaux et les promesses en décor. La reddition des comptes, par exemple, peut très vite devenir une abstraction commode, un slogan inoffensif, un souvenir du temps où l’on pouvait encore parler fort sans payer le prix des compromis institutionnels.
Le peuple sénégalais n’a pas fait l’histoire pour en regarder la falsification silencieuse. Il a exigé un changement de nature, pas un changement de décor. Si Diomaye persiste dans la construction d’un pouvoir parallèle à son propre camp, il devra multiplier les alliances de survie, composer avec ceux qui maîtrisent les arcanes anciennes, pactiser avec les héritiers des pratiques qu’il dénonçait hier. Ce choix, s’il s’installe, entraînera inexorablement une dilution du projet initial et risque de transformer l’espérance populaire en une gestion modérée du statu quo.
Le Sénégal est à un tournant. A Diomaye de dire s’il veut être le continuateur d’une révolution ou l’architecte d’un compromis qui, tôt ou tard, l’obligera à sacrifier les idéaux qui l’ont porté au pouvoir. Le temps n’est plus aux illusions : toute tentative de gouverner en marge de PASTEF produira un pouvoir fragile, dépendant, et, au fond, étranger à la promesse fondatrice de mars 2024.