La communication entravée : Habermas face à la crise du tandem
exécutif sénégalais

Par Babacar Fall Dr. philosophie Politique

L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko s’est faite au
nom d’une refondation démocratique : participation citoyenne, lutte contre la
corruption, souveraineté populaire. Dans la grille habermassienne, ce moment aurait
pu constituer une « situation idéale de parole », où les décisions sont prises de
manière transparente, argumentée, sans domination, avec le souci de l’intérêt
général.
Mais la délibération semble aujourd’hui remplacée par des logiques instrumentales et
stratégiques. Si Diomaye, sous une posture de neutralité républicaine, prépare en
réalité une auto-succession en 2029, alors la communication politique n’est plus
orientée vers la vérité ou le consensus, mais vers la manipulation des attentes
populaires — un risque majeur que Habermas dénonce dans toutes les
démocraties modernes.
À la lumière de la théorie habermassienne de l’agir communicationnel, la situation
politique actuelle du Sénégal peut être relue non pas seulement comme une friction
de leadership, mais comme une rupture de la rationalité discursive au sommet
de l’État. En effet, le projet de rupture, porté initialement par une alliance entre
Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye (Sonko moy Diomaye ; Diomaye moy
Sonko), semblait s’appuyer sur une volonté commune d’incarner une nouvelle
éthique politique, fondée sur la transparence, la participation citoyenne et la
restauration de la souveraineté populaire.
Or, depuis leur accession au pouvoir, les tensions croissantes entre les deux figures
— l’une, tribun de la rue et gardien du feu révolutionnaire ; l’autre, président
désormais tenu par les exigences institutionnelles — manifestent une défaillance
dans l’idéal de délibération et d’espace public, au sens où l’entend Habermas.
Relisant les thèses développées dans la Théorie de l’agir communicationnel (1981)
et de L’espace public (1962), nous pouvons, sans grand risque de nous tromper, dire
avec Habermas, que la friction du tandem Diomaye/Sonko n’est pas seulement une
divergence stratégique ou une rivalité d’ego, mais une crise plus profonde : celle
d’une communication politique empêchée, minée par la méfiance, le non-dit et
le calcul.
Or, justement, Habermas fonde sa conception de la démocratie sur la rationalité
communicationnelle, c’est-à-dire la capacité des acteurs politiques à parvenir à un
consensus rationnel par la discussion libre de toute contrainte. L’espace public
démocratique, dans cette perspective, n’est pas un champ de rapport de forces, mais
un lieu de délibération orientée vers la compréhension mutuelle. Or, ce qui fait
défaut dans le duo exécutif sénégalais, c’est précisément cette volonté
partagée de maintenir un dialogue transparent et loyal. Les désaccords sont

déplacés dans la presse, les réseaux sociaux ou les couloirs du pouvoir, sans
qu’un espace de médiation formelle ne soit réellement assumé.
Habermas aurait sans doute lu dans cette dynamique une manifestation du retour de
la rationalité instrumentale au détriment de la rationalité communicationnelle.
Le pouvoir devient ici un jeu de stratégies, non une praxis orientée vers l’intérêt
général. La méfiance étouffe la possibilité d’un accord rationnel, et le langage
politique perd sa fonction intégratrice.
La crise devient plus inquiétante encore si l’on introduit, comme le suggère Bernard
Manin dans Principes du gouvernement représentatif (1995), l’idée que la
représentation politique repose sur une dialectique entre la volonté des gouvernés et
l’autonomie du gouvernant. Si Diomaye Faye agit dans une logique d’autonomisation
présidentielle – renforcée par une volonté non dite de briguer un second mandat en
2029 – il rompt potentiellement le contrat tacite fondé sur la collégialité initiale du
projet PASTEF. Cela accentue la méfiance de Sonko, qui, fidèle à une lecture
rousseauiste de la souveraineté populaire (Du contrat social, 1762), perçoit tout
éloignement du président comme une confiscation du pouvoir par les institutions.
Pour Jean-Jacques Rousseau, la légitimité politique ne vient pas d’un ordre imposé
d’en haut, mais de l’expression directe de la volonté générale. Toute trahison de
cette volonté est perçue comme une confiscation du pouvoir. En ce sens, Sonko
incarne encore la voix du peuple insurgé, celle qui refuse que la révolution devienne
gestion, ou que le rêve soit réduit à des compromis technocratiques. Il rappelle, avec
force, que le pouvoir appartient d’abord à ceux qui l’ont arraché au prix de leurs
luttes, de leurs blessures et de leurs espérances.
La tension entre les deux hommes n’est donc pas simplement personnelle ou
stratégique : elle est profondément philosophique. Elle rejoue une opposition
classique entre l’ordre et la liberté, entre l’autorité stabilisatrice et la légitimité
contestataire. Elle interroge : que vaut une révolution si elle s’institutionnalise ? Et
que vaut l’État si, en garantissant l’ordre, il trahit la cause qui l’a porté au
sommet ?
La situation sénégalaise interroge donc la capacité des institutions issues d’une
alternance populaire à préserver l’esprit de leur fondation. Comme Max Weber l’avait
noté dans Le Savant et le Politique (1919), tout pouvoir charismatique est confronté
au défi de sa routinisation. Diomaye, en président “rationnel-légal”, doit intégrer les
exigences bureaucratiques sans trahir le souffle révolutionnaire ; Sonko, figure
charismatique, doit comprendre que la radicalité verbale constante peut devenir un
facteur d’instabilité.
Faut-il, pour autant, reconnaître que l’éthique de responsabilité (celle du chef
d’État) ne peut toujours se confondre avec l’éthique de conviction (celle du
militant). Entre ces deux pôles, un équilibre reste à inventer mais à quel prix ?

Il me semble, que la communication entre ces deux pôles de la gouvernance n’obéit
plus aux normes de sincérité, d’intelligibilité et de légitimité rationnelle. Elle est
brouillée par les soupçons, les stratégies de positionnement et peut-être, chez le
président Faye, par une volonté non formulée de préparer un second mandat en
2029 — hypothèse qui, si elle se confirmait, introduirait une tension majeure entre
rationalité stratégique et volonté délibérative.
Rappelons que pour Habermas, la légitimité politique ne se construit pas dans la
simple efficacité décisionnelle, mais dans la capacité à maintenir un espace de
dialogue ouvert, libre de toute instrumentalisation. Le silence, les désaccords
non assumés ou les critiques médiatiques à peine voilées entre les deux têtes de
l’exécutif traduisent une fragilisation de cet espace, pourtant crucial pour maintenir la
confiance du peuple.
La crise actuelle n’est donc pas simplement une crise de pouvoir, mais une crise de
communication. Elle appelle à une réinvention des canaux de concertation, au nom
de l’idéal républicain et démocratique qui a porté le projet PASTEF au sommet. Car
si le discours se fracture, le lien politique avec la base pourrait, lui aussi, se déliter
Ce n’est qu’en réhabilitant une logique d’écoute, de débat sincère et de
construction progressive que les deux hommes pourront sortir par le haut. La
légitimité du pouvoir ne repose plus seulement sur le suffrage, mais sur la capacité à
maintenir vivant l’esprit du contrat initial. C’est là que la démocratie sénégalaise
jouera sa maturité.
Alors écoutons ensemble ce que dit ce temps politique :
Un pays qui a soif de justice, un peuple qui rêve d’un avenir digne, et deux hommes
— Diomaye et Sonko — qui portent à la fois les espoirs et les contradictions de ce
moment. L’un incarne l’institution, l’autre l’insoumission. L’un veut durer (Diomaye),
l’autre veut hâter (Sonko).
Mais entre patience stratégique (Diomaye) et urgence révolutionnaire (Sonko), c’est
le destin du Sénégal qui se joue. Et si l’enjeu n’était pas de choisir un camp, mais de
créer une dialectique féconde entre les deux ? Le Sénégal n’a pas besoin d’un duel,
mais d’un duo qui pense plus loin que l’émotion.
La parole est à nous tous désormais — citoyens, penseurs, bâtisseurs. Parce
que sous l’arbre à palabres, ce sont les vérités partagées qui fondent l’avenir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *