Diomaye : la rupture avec la rupture ?

Par Mamadou Sèye

Il est des moments où l’histoire politique oblige à regarder les faits sans détour. Non pas pour condamner ou absoudre, mais pour comprendre les fractures qui apparaissent au sein d’un projet qui avait suscité une immense espérance.

L’accession de Bassirou Diomaye Faye à la magistrature suprême restera comme un moment particulier dans l’histoire politique du Sénégal. Pour la première fois, un candidat porté par une dynamique de rupture arrivait au pouvoir sans avoir construit, au préalable, un appareil politique personnel comparable à ceux qui avaient porté les précédents Présidents. Sa légitimité politique était intimement liée à un projet, à une formation et à une promesse de transformation profonde de l’Etat.

C’est précisément cette singularité qui explique l’intensité du débat actuel.

Les Sénégalais n’avaient pas seulement voté pour un changement de visage à la tête de l’Etat. Ils avaient adhéré à une ambition de refondation. Celle-ci reposait notamment sur une transformation des institutions : lutte contre l’hyper-présidentialisme, rééquilibrage des pouvoirs, réforme de l’architecture institutionnelle, encadrement des fonds politiques et renforcement de la transparence publique.

Ces engagements constituaient l’un des marqueurs essentiels de la promesse de rupture.

Or, une partie de l’opinion observe aujourd’hui un décalage entre cette ambition initiale et certaines orientations prises depuis l’arrivée au pouvoir. Des réformes annoncées ont été réorientées ou n’ont pas connu l’aboutissement attendu. Dans le même temps, la séquence politique a été profondément bouleversée par la rupture entre le chef de l’Etat et le PASTEF, la formation qui l’a porté au pouvoir.

Le paradoxe est saisissant : le Président conserve toute sa légitimité constitutionnelle, mais il évolue désormais dans un environnement politique différent de celui qui a accompagné son élection.

La majorité parlementaire reste liée au PASTEF, dont Ousmane Sonko est devenu président de l’Assemblée nationale après son départ de la Primature. Dans le même temps, le chef de l’Etat entreprend de construire sa propre base politique. Cette situation est inédite dans l’histoire récente du Sénégal : un Président élu cherche à bâtir, une fois au pouvoir, un nouvel instrument politique autonome.

Ce choix peut être analysé comme une volonté normale d’émancipation politique. Mais il pose une question de fond : que devient une alternance lorsque celui qui en incarne l’exercice institutionnel s’éloigne progressivement de l’organisation et du récit qui l’ont portée ?

C’est là que se situe aujourd’hui le malaise d’une partie de l’opinion.

Le débat n’est pas de contester la légitimité du Président. Elle est incontestable. Le débat porte sur la fidélité au mandat politique qui lui a été confié. Car une élection ne donne pas seulement un pouvoir ; elle porte aussi une attente.

Les grandes alternances de l’histoire sont souvent confrontées à cette difficulté : transformer une promesse de combat en exercice du pouvoir. Entre les deux, les contraintes apparaissent, les priorités changent et les réalités gouvernementales imposent leurs arbitrages.

Mais lorsque l’écart devient trop visible entre le récit fondateur et les actes posés, une question finit par s’imposer : la rupture promise est-elle toujours la même que celle qui est aujourd’hui mise en œuvre ?

C’est peut-être le principal défi politique du président Bassirou Diomaye Faye. Non pas seulement gouverner, mais convaincre que les transformations attendues n’ont pas été abandonnées au profit d’une nouvelle logique politique.

Car les peuples pardonnent parfois les difficultés. Ils acceptent souvent les délais. Mais ils sont beaucoup plus sensibles au sentiment qu’une promesse essentielle a changé de nature.

Au fond, la question qui traverse le Sénégal aujourd’hui est simple : l’alternance de 2024 a-t-elle changé le pouvoir, ou devait-elle changer la manière d’exercer le pouvoir ?

C’est autour de cette interrogation que se jouera probablement le jugement historique porté sur cette période.

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