Par Mamadou Sèye
Il y a dans l’air du temps une confusion tenace, presque entretenue : celle qui assimile la démocratie à un défouloir permanent, où tout serait permis au nom de la liberté d’expression. Dans ce grand marché des opinions, on a fini par croire que les gouvernants devaient être les seuls à tendre l’autre joue, les seuls à faire preuve de retenue, les seuls à accepter les coups — fussent-ils symboliques, diffamatoires ou orduriers. La critique légitime, pourtant nécessaire, a parfois cédé la place à une culture de l’invective, où l’insulte ne choque plus, mais amuse ; où la virulence remplace l’argument ; où le respect des institutions devient, pour certains, un signe de faiblesse ou de compromission.
C’est dans ce climat dégradé que la déclaration du ministre de l’Energie, Birame Souleye Diop, prend tout son sens. Elle a choqué certains, révulsé d’autres, mais elle mérite d’être entendue non pas à la lumière des susceptibilités individuelles, mais sous l’angle plus exigeant des fondements du vivre-ensemble républicain.
« Celui qui insulte Sonko, insultez-le. Celui qui insulte Diomaye, insultez-le. » Cette phrase, en apparence abrupte, pose en réalité une question centrale : jusqu’à quel point peut-on tolérer l’humiliation publique des figures légitimes de l’Etat sans affaiblir l’Etat lui-même ? Peut-on appeler à la responsabilité politique tout en s’accommodant d’un irrespect chronique qui vise non seulement les personnes, mais la fonction qu’elles incarnent ?
La réponse est claire pour qui sait lire la grammaire des institutions. Le chef de l’Etat, le Premier ministre, les ministres, au-delà de leur personne, représentent un ordre symbolique fondé sur le suffrage universel, sur la délibération citoyenne, sur l’adhésion populaire. Les atteindre par l’injure gratuite, ce n’est pas seulement blesser un individu : c’est piétiner une souveraineté exprimée dans les urnes, c’est cracher sur une légitimité collective.
La démocratie n’est pas un champ de foire. Elle suppose des libertés, mais aussi des formes. Des droits, mais aussi des devoirs discursifs. Et l’un de ces devoirs est précisément de ne pas transformer le désaccord en mépris, la critique en abaissement, le débat en lynchage symbolique. L’irrespect n’est pas une conquête démocratique. Il est, au contraire, une régression anthropologique, un retour à l’état de meute, où seule la force du cri remplace celle de l’idée.
Jürgen Habermas, dans sa théorie de l’agir communicationnel, avait averti : une démocratie vivante repose sur un espace discursif structuré par des normes de rationalité et de civilité. Dès lors que ces normes s’effondrent, que le langage devient une arme et non un outil de compréhension mutuelle, ce n’est pas seulement la discussion publique qui se dégrade : c’est la confiance dans les institutions qui s’effondre.
Or, dans nos sociétés contemporaines, marquées par une surenchère permanente du spectaculaire, certains croient que la meilleure manière d’exister politiquement, c’est de hurler plus fort que les autres, de frapper plus bas, de se faire remarquer dans l’outrance. Ils ne comprennent pas qu’à terme, ils ne décrédibilisent pas un adversaire : ils désacralisent la parole publique elle-même.
C’est pourquoi la réponse de Birame Souleye Diop n’est ni une brutalité, ni un dérapage. Elle est une remise au point. Une manière de rappeler que la démocratie, pour être vivante, n’est pas condamnée à être molle. Elle peut — et parfois doit — se défendre avec fermeté, surtout quand l’attaque vise ce qu’elle a de plus sacré : la volonté générale, exprimée par le vote.
Car enfin, n’est-ce pas une étrange conception de la République que celle qui voudrait que les élus se taisent pendant qu’on les traîne dans la boue ? Que leurs partisans se taisent pendant que leurs figures sont diffamées quotidiennement ? Que leurs proches se taisent pendant que le pilori médiatique devient quotidien ? Non. La démocratie n’est pas le droit d’humilier les représentants du peuple, mais celui d’exiger d’eux des comptes — dans le respect de leur fonction.
Rétablir ce cadre, ce n’est pas censurer. C’est civiliser. Et dans une époque où les réseaux sociaux créent une illusion d’égalité entre tous les discours, il est nécessaire de rappeler que toutes les paroles ne se valent pas, et que toutes ne méritent pas le silence en réponse.
En ce sens, ce que défend Birame Souleye Diop, ce n’est pas une vendetta verbale. C’est la légitime défense symbolique d’un ordre qu’il est chargé de représenter. Il ne parle pas pour lui. Il parle pour un équilibre républicain qui refuse de céder à la loi des injures. Et cela, en démocratie, n’est pas une faute : c’est une responsabilité éthique.