Par Mamadou Sèye
Le 17 juillet, ce ne sera pas seulement une audience au Palais. Ce sera une image politique. Et en politique, certaines images valent parfois plus que de longs discours.
Officiellement, Bassirou Diomaye Faye recevra son prédécesseur Macky Sall dans le cadre de la candidature de ce dernier au poste de Secrétaire général des Nations unies. Un ancien chef d’Etat qui sollicite une reconnaissance internationale, un Président en exercice qui reçoit son prédécesseur : sur le papier, la scène relève du fonctionnement normal d’une République.
Mais le calendrier donne à cette rencontre une tout autre dimension.
Car cette audience intervient à un moment où le Sénégal traverse une phase de recomposition politique profonde. Les alliances d’hier se sont fissurées, les certitudes ont disparu et chaque acteur cherche désormais à redéfinir son espace.
Le paradoxe de cette rencontre est d’abord historique.
Lorsque la candidature de Macky Sall avait été annoncée, le Sénégal ne l’avait pas portée. L’initiative était venue du Burundi. Le Président Diomaye Faye avait lui-même expliqué avoir appris cette candidature par l’intermédiaire de ses pairs, ce qui avait justifié l’absence de soutien officiel de Dakar.
A ce moment précis, le message politique était clair : la nouvelle majorité voulait marquer une rupture avec l’ancien régime.
Cette rupture était d’ailleurs portée par plusieurs figures aujourd’hui proches du pouvoir. Mme Aminata Touré, devenue superviseur de la coalition Diomaye Président, avait incarné cette ligne. C’est elle qui avait décidé d’exclure Bougar Diouf après que celui-ci eut défendu le principe d’un soutien à Macky Sall pour la fonction onusienne.
Ce choix n’était pas sans rappeler la propre histoire politique d’Aminata Touré. Sous Macky Sall, elle avait été tête de liste de l’APR aux élections législatives et beaucoup la voyaient alors accéder à la présidence de l’Assemblée nationale. Le choix finalement porté sur un autre responsable avait provoqué une rupture profonde entre les deux anciens alliés.
La trajectoire est donc particulièrement symbolique : une ancienne figure centrale du dispositif Macky Sall devenue l’une des voix de la rupture avec son ancien camp, puis responsable d’une coalition présidentielle qui doit aujourd’hui composer avec le retour politique de celui qu’elle a longtemps combattu.
Mais entre-temps, le Sénégal politique a changé.
La rupture entre le président Diomaye Faye et Ousmane Sonko a bouleversé l’équilibre issu de l’alternance. Le limogeage du Premier ministre, son arrivée à la présidence de l’Assemblée nationale avec une majorité parlementaire écrasante, puis sa réélection à l’unanimité à la tête de PASTEF ont consacré une nouvelle réalité.
Le rapport de forces n’est plus celui du lendemain de l’élection présidentielle.
Le président Diomaye Faye, en annonçant la création de sa propre formation politique, a ouvert une nouvelle séquence. Il s’agit désormais pour lui de construire une identité politique autonome, alors que la force qui a porté son accession au pouvoir continue de se structurer autour d’Ousmane Sonko.
Pendant ce temps, PASTEF poursuit son implantation. La campagne de vente de cartes, l’objectif affiché d’un million de membres et la mobilisation observée au Sénégal comme dans la diaspora montrent que le parti entend rester un acteur central de la vie politique nationale.
Le contraste est saisissant.
D’un côté, un pouvoir présidentiel qui cherche à construire son propre appareil politique. De l’autre, une formation qui conserve une capacité de mobilisation considérable. Et au milieu, un ancien Président dont le retour potentiel pourrait modifier encore davantage l’équation.
C’est dans ce décor que Macky Sall revient.
Certes, il revient d’abord pour une ambition internationale. Mais un ancien Président qui a dirigé le Sénégal pendant douze ans ne peut jamais être considéré comme un acteur ordinaire.
Si sa candidature au secrétariat général des Nations unies n’aboutissait pas, la question de son retour durable dans le débat politique national se poserait naturellement.
Et ce retour ne serait pas neutre.
L’APR demeure aujourd’hui l’une des rares forces de l’opposition disposant encore d’une véritable implantation nationale. La présence de Macky Sall serait susceptible de remobiliser ses militants et de redonner une perspective à un camp qui cherche à reconstruire son avenir.
Mais elle créerait également une nouvelle situation pour le président Diomaye Faye.
Car entre un ancien chef d’Etat qui conserve un poids politique réel, un PASTEF qui poursuit son expansion et une coalition présidentielle qui doit trouver sa propre identité, l’espace politique devient particulièrement complexe.
Chez de nombreux militants de PASTEF, plusieurs décisions récentes du chef de l’Etat sont déjà perçues comme des signaux de rupture, voire comme des provocations politiques. Cette perception explique les appels réguliers d’Ousmane Sonko demandant à ses partisans de ne pas céder à la provocation et de rester concentrés sur les objectifs du parti.
L’annonce de l’audience avec Macky Sall n’a pas échappé à cette lecture. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de sympathisants ont préféré mettre en avant la séquence organisée à Touba autour d’Ousmane Sonko, avec la vente massive de cartes et une conférence politique, comme pour rappeler que le véritable enjeu reste la consolidation du mouvement.
Au fond, l’audience du 17 juillet raconte moins une rencontre entre deux hommes qu’une période de transition entre deux architectures politiques.
Bassirou Diomaye Faye cherche à exister politiquement par lui-même. Ousmane Sonko et PASTEF cherchent à consolider une force devenue incontournable. Macky Sall, lui, demeure une personnalité dont le poids dépasse son statut d’ancien Président.
Le Sénégal entre ainsi dans une phase où les anciennes alliances ne suffisent plus à expliquer les nouveaux rapports de force.
Le 17 juillet, la photographie officielle sera peut-être celle d’un Président recevant son prédécesseur.
Mais derrière cette image, chacun observera autre chose : qui gagne du terrain, qui perd de l’influence et qui prépare réellement l’avenir.
En politique, les audiences ne changent pas toujours le cours de l’histoire. Mais certaines révèlent simplement que l’histoire est déjà en train de changer.