Par Mamadou Sèye
La rumeur est une maladie sociale qui mine le travail collectif et brouille les perspectives d’avenir. Elle occupe les esprits, remplace la réflexion par la supputation et détourne les citoyens de l’essentiel : l’action et la construction. Et ce mal, dans notre pays, trouve presque toujours sa source dans le manque de transparence. Lorsque les faits ne sont pas dits, lorsque les choses ne sont pas expliquées, les populations n’ont d’autre choix que d’inventer. Elles remplissent le vide laissé par les autorités avec leurs propres récits. C’est exactement ce qui s’est passé avec l’affaire du bâtiment du Haut Conseil des Collectivités Territoriales, révélée par le Président de la République. Ce dossier est l’exemple parfait de ce que coûte le silence. Lorsque le chef de l’Etat a annoncé que l’immeuble qui abritait le Haut Conseil avait été acheté par l’Etat mais que, malgré cette acquisition, l’Etat avait continué à payer chaque mois un loyer, le pays entier est resté médusé. Comment une telle absurdité était-elle possible ? Qui a pris cette décision ? Qui a encaissé ces loyers ? Et comment personne, pendant toutes ces années, n’a trouvé à y redire ? Voilà le genre de révélation qui ébranle les consciences et nourrit les rumeurs les plus folles. Car les faits sont implacables : en 2016, l’Etat loue à raison de 40 millions de francs CFA par mois un immeuble R+8 destiné à abriter le HCCT. En 2018, cet immeuble est racheté pour 14,4 milliards hors taxes, soit environ 20 milliards TTC via un prêt contracté auprès d’une banque, et pourtant les loyers ont continué d’être versés de juillet 2018 à mai 2024, soit près de six années supplémentaires représentant un coût estimé entre 2,8 et 3,36 milliards de francs CFA pour un bien déjà payé. Ce non-sens budgétaire, auquel la nouvelle équipe gouvernementale a mis fin à partir de mai dernier, est devenu emblématique des zones d’ombre qui détruisent la crédibilité des institutions. Plus grave encore, l’opération semble entachée de flou juridique : selon le député et activiste Guy Marius Sagna, aucune trace formelle de l’acte de vente ni du prêt contracté n’a été produite, faisant de ce dossier une véritable « dette cachée ». Il y a dans cette situation tout ce qui nourrit la défiance populaire : des milliards engloutis dans l’inexplicable, une absence totale de contrôle, un mutisme coupable et, au final, une opinion publique qui ne sait plus à qui se fier. Ce qui fait le lit de la rumeur, ce n’est pas l’imagination débordante des citoyens ; c’est l’opacité du système. Il faut que l’Etat comprenne une fois pour toutes qu’il ne perd jamais rien à dire la vérité, mais qu’il perd tout à la cacher. La transparence n’est pas une faveur, c’est une obligation dans un pays qui veut avancer. Ce n’est pas la vérité qui fragilise le pouvoir, c’est le mensonge et l’omission. Dire les choses telles qu’elles sont, en temps voulu, permet non seulement d’éviter les polémiques inutiles, mais aussi d’asseoir une autorité respectée et non crainte. Il faut se réjouir que le dernier Conseil des ministres ait adopté un projet de loi sur la protection des lanceurs d’alerte. C’est une avancée majeure. Mais une loi n’a de valeur que si elle s’inscrit dans une culture politique nouvelle, fondée sur la lumière et non sur le secret. Un peuple informé est un peuple responsable ; un peuple tenu dans l’ignorance devient soupçonneux et se détourne de la chose publique. Cet épisode du HCCT est une leçon : les citoyens ne veulent pas être traités comme des spectateurs. Ils veulent savoir, comprendre, et si besoin, juger. La vérité, même dure, réconcilie le peuple avec ses institutions. Le mensonge, lui, fait exploser la confiance et coûte des milliards. Il est temps d’inverser la logique. Les dirigeants doivent parler clair et tôt, tout dire sur les malversations, les irrégularités et les dysfonctionnements. La vérité n’affaiblit pas une Nation ; elle la redresse. Et plus vite nos gouvernants l’auront compris, plus vite nous sortirons de ce cercle infernal où la rumeur, comme un poison, tient lieu de vérité. Le peuple a un droit : celui de savoir. Et ce droit, aucun pouvoir ne devrait jamais le lui contester.