Par Mamadou Sèye
Il y a des signes qui ne trompent pas. Chaque époque invente ses obsessions : autrefois c’était la longueur des jupes, puis les coupes de cheveux, aujourd’hui c’est… le boubou de nos autorités. Voilà que depuis quelques semaines, la scène politique a basculé dans une drôle de psychiatrie textile. Les grands discours se sont réduits à une fixette : le boubou. Sa couleur, son prix, son nombre. Dernier épisode en date : un petit politicien, manifestement en mal d’air, vient nous révéler que des voitures entières seraient remplies de ces tenues. Des voitures ! Pleines !A craquer ! On l’écoutait, et on voyait presque les portes de coffre s’ouvrir toutes seules, comme dans un film de science-fiction, laissant s’échapper des nuages de bazin volant.
Il faut dire que ça a commencé par un autre de ses camarades, qui s’était déjà apesanti sur le coût de ces fameux boubous. Comme si, dans un pays où tout reste à faire, le prix du tissu était l’alpha et l’oméga du débat national. Cette politique-là est une grande machine à décaler le regard : plus le vide est abyssal dans la tête, plus on s’accroche à la surface des choses.
Et là, il faut faire appel aux sciences humaines : ce n’est plus de la politique, c’est de la clinique. Le boubou est devenu une véritable planche de projection : un miroir géant où se reflètent les complexes. Ceux qui passent leur temps à en parler ne parlent pas de tissu ; ils parlent d’eux-mêmes. Ce qu’ils voient, dans ces tenues amples, ce n’est pas un vêtement. C’est la carrure qu’ils n’ont pas. C’est une élégance qui leur échappe. C’est une prestance qui ne se vend pas au marché.
Les psychanalystes appellent ça le “déplacement”. Faute de pouvoir s’attaquer aux vrais sujets – parce qu’il faudrait travailler, lire, penser, se former – on déplace tout ça sur l’objet le plus visible. Un vêtement. Le boubou devient la surface commode où l’on épingle ses frustrations comme des insectes morts dans une boîte.
Et dans ce délire collectif, il y a même une jalousie à peine voilée. La scène est facile à imaginer : le petit politicien, le soir, seul devant sa glace, se voit déjà, un jour, dans un boubou somptueux, accueilli par les caméras, le peuple suspendu à ses lèvres. Mais la réalité, hélas, c’est qu’au moment de s’endormir, il n’a ni caméra, ni peuple, ni même idées. Il a juste son rêve chiffonné.
Car ce qui les dérange, ce n’est pas le prix du bazin. C’est l’amplitude. Dans un boubou, il y a de l’espace : ça flotte, ça respire, ça occupe le regard. Et ceux qui n’ont jamais eu l’occasion d’occuper une place par la force des idées finissent par vouloir occuper une place par la critique du vêtement. C’est tout ce qui leur reste.
C’est pour cela qu’ils parlent chiffons comme d’autres font des comptes. Mais en réduisant la politique à une mercerie, ils se réduisent eux-mêmes. Ils deviennent des tailleurs ratés : beaucoup d’aiguilles, pas de fil.
Et pendant ce temps, la vie suit son cours. Les routes se tracent, les enfants vont à l’école, des gens travaillent, des gens bâtissent. Pendant que certains se tordent de rage devant un coffre imaginaire rempli de bazins, le pays se moque bien de leurs fantasmes textiles. Ce contraste est cruel : eux s’enfoncent dans leur obsession, et le réel leur passe sous le nez.
La vraie question, la seule, la bonne : que restera-t-il de ces discours dans cinq ans ? Rien. Qui se souviendra du politicien qui comptait les boubous ? Personne. Parce que les peuples, au bout du compte, ne retiennent pas les polémiques de chiffon. Ils retiennent les idées, les actes, l’envergure. Et l’envergure ne se taille pas sur mesure ; elle se construit.
Alors oui, il faudra un jour songer sérieusement à les soigner. Pas les disputer : les soigner. Faire venir des psychanalystes, des psychiatres, des psychologues, des ergothérapeutes du politique. Monter un grand séminaire national : “Sortir du complexe du boubou pour enfin grandir”. Avec des modules pédagogiques très simples : apprendre à parler d’économie sans parler de tissu. Apprendre à débattre sans lever les yeux vers un col brodé. Apprendre à exister sans jalouser la coupe ample du voisin.
Et le plus ironique dans tout cela, c’est que leurs attaques ratent toujours leur cible. Car un boubou, aussi somptueux soit-il, ne fabrique pas un homme d’Etat. Il le révèle. Et quand on passe son temps à ne regarder que le tissu, on ne voit plus l’essentiel : ce qu’il y a, ou pas, dedans.
D’ici là, qu’ils continuent à nous amuser. Qu’ils comptent, qu’ils dénoncent, qu’ils ricanent, qu’ils fassent l’inventaire des bazins comme on fait l’inventaire des stocks de mil. Nous, on a déjà compris : quand la politique en est réduite à parler chiffon, c’est que les idées, elles, sont parties en lambeaux.