Mamadou Sèye
Il fut un temps où ceux qui se réclamaient de la gauche savaient écrire, savaient penser et savaient même insulter avec élégance. On pouvait être en désaccord profond avec eux mais on ne pouvait pas leur dénier une certaine hauteur d’esprit. Aujourd’hui, à l’écoute de Nicolas Ndiaye, secrétaire général d’une Ligue démocratique qui n’a plus que le nom, on mesure à quel point la déchéance politico-intellectuelle a tout emporté.
Invité d’une émission dominicale, il s’en est pris au plan de redressement national présenté par Ousmane Sonko au Grand Théâtre. Et là, le vide. Pas un argument structuré, pas une alternative. Juste une litanie : « mise en scène », « autoritaire », « ils jouent aux pompiers alors qu’ils sont les pyromanes ». On attendait une critique solide, chiffrée, pensée ; on a eu un récital de phrases toutes faites.
Il faut croire que Nicolas Ndiaye n’a pas suivi la présentation : ce qui s’est joué ce soir-là, c’était une rupture avec des décennies de gestion approximative, et une tentative d’expliquer au pays, point par point, une stratégie de redressement. Etait-ce parfait ? Non. Mais enfin, critiquer une méthode en se réfugiant dans le procès en mise en scène, c’est exactement ce qu’un adversaire politique fait quand il n’a rien à proposer.
Et que dire de ce mot devenu son étendard : « pyromanes ». Il accuse Sonko et ses soutiens d’avoir mis le feu au pays pour se faire passer aujourd’hui pour des pompiers. Ce faisant, il oublie d’où vient réellement l’incendie : de décennies de compromissions, de reniements et de couleuvres avalées par ceux qui, comme lui, ont transformé la gauche sénégalaise en une annexe de la conservation.
Nicolas Ndiaye est l’héritier de cette gauche qui, autrefois, produisait des textes qui comptaient. Les Marxistes-Léninistes, qu’on les aime ou pas, débattaient à coups d’idées et de concepts. Kautsky, le « renégat » dénoncé par Lénine, avait au moins une plume et une pensée ; ses reniements se lisaient avec intérêt. Mais aujourd’hui ? Que reste-t-il ? Une gauche sénégalaise décharnée qui se contente de commenter la forme, d’ânonner des slogans et de se donner en spectacle. Cette lente dégénérescence intellectuelle a produit des figures comme Nicolas Ndiaye : promptes à tout juger mais incapables de bâtir la moindre alternative.
Ce n’est pas Sonko qui lui tend un miroir ; c’est la réalité. La présentation du plan de redressement, qu’on soit d’accord ou non avec ses orientations, a au moins le mérite d’exister. Elle pose des chiffres, des priorités, des échéances. Face à cela, qu’apporte-t-il ? Rien. Sinon des jugements désabusés et une hargne à l’encontre d’un pouvoir qu’il ne peut plus comprendre.
Oui, il est facile de traiter de pyromanes ceux qui bousculent les certitudes. Mais à ce petit jeu, Nicolas Ndiaye oublie qu’il a assisté, en spectateur passif, à l’embrasement de son propre camp : une gauche vidée de ses idéaux, qui a pactisé avec tout ce qu’elle prétendait combattre. Et qu’aujourd’hui, c’est lui, par sa stérilité intellectuelle, qui souffle sur les braises.
La vérité, c’est que Sonko lui rappelle cruellement une carence et une déchéance irréversible : la gauche sénégalaise n’a plus de pensée. Elle a des fauteuils, quelques discours creux et des postures. Plus d’imagination, plus de souffle. Alors, quand un nouveau projet arrive, même s’il est imparfait, il dérange. Parce qu’il oblige à se regarder en face, et que le miroir est impitoyable.
Les propos de Nicolas Ndiaye resteront comme un symbole : celui d’une génération qui a renoncé, qui n’a plus que la critique paresseuse comme arme et qui, pire, prend plaisir à traiter d’« incendiaires » ceux qui essaient d’allumer des idées. La Ligue démocratique, autrefois force de proposition, mérite mieux que ce crépuscule. Mais c’est elle qui a choisi ses héritiers.