Par Mamadou Sèye
L’histoire du fer de la Falémé restera comme l’un des plus grands gâchis économiques du Sénégal. En 2007, l’Etat, sous la présidence d’Abdoulaye Wade, signe avec ArcelorMittal un accord de rêve : extraction du minerai, construction de 750 kilomètres de rail, port minéralier à Bargny, usine sidérurgique. Montant annoncé : plus de 2 milliards de dollars. Le pays croyait tenir son projet du siècle, celui qui allait transformer son avenir industriel.
Mais ArcelorMittal se retire, prétextant la crise et la chute du prix du fer. Le Sénégal résilie le contrat et porte l’affaire devant l’arbitrage international. En 2013, la sentence de la Cour d’arbitrage de Paris tombe : le Sénégal a raison. Une victoire totale, ouvrant la voie à des compensations colossales. Wade parle alors de 2 500 milliards de FCFA que l’Etat pouvait espérer obtenir. Le pays tenait là une manne historique.
Et pourtant, c’est ici que survient l’incompréhensible. Macky Sall, arrivé au pouvoir en 2012, hérite d’un dossier en or. Mais au lieu de pousser l’arbitrage jusqu’au bout, son gouvernement choisit en 2014 de transiger. Résultat : un chèque de 150 millions de dollars, soit 75 milliards de FCFA. De 2 500 milliards espérés, le Sénégal se contente de 75. Un effondrement brutal, une humiliation, un bradage.
On a voulu faire croire que cet argent devait financer des projets du Plan Sénégal émergent. Mais soyons sérieux : comment justifier qu’une victoire éclatante devant l’arbitrage international ait été transformée en règlement à l’amiable au rabais ? Comment expliquer qu’on ait cédé face à Mittal, alors que la partie était déjà gagnée ? Qu’est-ce qui a vraiment motivé cette transaction ? Qui a profité du deal ?
Le résultat est là, implacable : le fer de la Falémé dort toujours dans le sous-sol. Pas un gramme n’a été extrait. Les promesses de 2007 sont restées lettres mortes. La Cour des comptes, en 2024, l’a confirmé : des protocoles signés, des annonces en fanfare, et zéro réalisation. Dix-huit ans plus tard, le Sénégal n’a rien gagné, sinon une blessure béante à son économie et à sa dignité.
Aujourd’hui, l’affaire revient comme un boomerang. La Division des investigations criminelles enquête pour corruption, recel et blanchiment. L’Etat lui-même ressaisit la Cour d’arbitrage de Paris, en soutenant que la transaction de 2014 pourrait avoir été entachée de fraude. Autrement dit, ce dossier pue. Et il est temps que la vérité éclate.
Le peuple sénégalais est en droit de demander : qui a bradé Falémé ? Qui a transformé 2 500 milliards en 75 ? Qui a osé solder l’avenir du pays pour une bouchée de pain ? L’heure n’est plus aux discours enjoliveurs, l’heure n’est plus aux justifications techniques. L’heure est à la vérité nue, à la justice, et à la reddition de comptes.
Car Falémé aurait pu changer le destin économique du Sénégal. Au lieu de cela, il est devenu le miroir de nos renoncements, le symbole d’une trahison nationale. Et cette fois-ci, personne ne doit échapper à la lumière.