Réformes solides, récit fragile

Par Mamadou Sèye

Au lendemain d’une alternance historique, beaucoup prédisaient un pays à l’arrêt, submergé par les passifs et les dettes, incapable d’assumer ses charges les plus élémentaires. Pourtant, malgré la gravité de la situation dans laquelle a été trouvé le Sénégal, un immense travail a été accompli en un temps record. Les salaires et les pensions ont été payés à temps, certaines denrées de base ont vu leurs prix baisser, les semences et les engrais sont devenus plus accessibles, la dette paysanne a été soldée, les bourses des étudiants régulièrement versées. Et tout cela a été réalisé sans le concours du FMI, ce qui constitue en soi un exploit quand on sait à quel point notre économie a été malmenée par les errements du passé.

Voilà la réalité, têtue et solide. Mais en face, un paradoxe : là où l’action est forte, la communication est faible. Un désastre, pourrait-on dire, tant il est incompréhensible qu’un gouvernement qui pose de tels actes ne parvienne pas à les inscrire dans la conscience collective. Alors même que l’opposition institutionnelle est inexistante, le débat public est monopolisé par des chroniqueurs autoproclamés et des “singletons” politiques qui, faute d’arguments, se contentent d’occuper l’espace sonore. A force, les réalisations concrètes sont reléguées au second plan, étouffées par une rumeur médiatique où la désinformation le dispute à la caricature.

Cette défaillance de communication s’ajoute à une autre faiblesse : les lenteurs judiciaires et la politique du gentleman-agreement, censées incarner une certaine magnanimité républicaine mais qui, dans la pratique, sèment la confusion. Beaucoup se demandent où se situe la ligne : fermeté ou indulgence ? exemplarité ou compromis ? Gouverner ne peut pas consister à laisser prospérer l’ambiguïté. Car en politique, ce qui n’est pas clairement expliqué est immédiatement interprété contre vous.

L’inélégance républicaine atteint parfois des sommets. L’avion présidentiel n’a été prêté à Macky Sall qu’une seule fois, après la passation de service, pour lui permettre de quitter le pouvoir dans la dignité — geste d’élégance républicaine que, semble-t-il, lui-même ignore aujourd’hui. En effet il s’invite désormais aux côtés du Président Diomaye, à Paris comme à New York, lors de réunions qu’il provoque, saturant ainsi l’espace et brouillant les symboles. Dans le même temps, on organise des marches pour insulter le Premier ministre, pendant que chaque réveil du citoyen sénégalais apporte son lot de révélations sur les détournements massifs et les prévarications commises hier. Ce contraste est insupportable.

Le problème est d’autant plus grave que les adversaires du régime actuel disposent de moyens financiers colossaux. Ils ne comptent pas se battre de façon démocratique, à travers les urnes, mais en instrumentalisant des circuits souterrains. Une certaine presse, qui avait crié sous tous les toits ses difficultés financières, continue de prospérer, parce qu’elle est soutenue et financée. Les activités gouvernementales sont systématiquement boycottées et, lorsqu’elles sont évoquées, c’est pour les ternir. Dans un pays qui a longtemps été vanté comme un modèle démocratique, voir certains milieux nourrir des projets de déstabilisation avec des milliards en errance est un signal d’alarme qu’il serait suicidaire d’ignorer.

L’histoire politique et la science politique nous enseignent que les transitions démocratiques échouent moins par défaut d’action que par incapacité à construire un récit collectif. Les gouvernements qui réussissent ne sont pas uniquement ceux qui posent des actes, mais ceux qui parviennent à les inscrire dans l’imaginaire national. Quand Roosevelt lançait le New Deal, ce n’était pas seulement des mesures économiques, c’était une vision mobilisatrice. Quand Senghor parlait de “civilisation de l’universel”, il donnait un sens qui dépassait l’événementiel. Or, aujourd’hui, au Sénégal, il existe une action, mais pas encore de récit. C’est là où le bât blesse.

Car gouverner, ce n’est pas uniquement administrer. C’est imposer une narration. C’est construire un fil conducteur qui permet au citoyen de se dire : “voilà où l’on va, voilà pourquoi on y va, et voilà pourquoi les sacrifices valent la peine.” Faute de quoi, le terrain est laissé aux démagogues et aux affairistes, dont la puissance de feu financière et médiatique ne fait que grandir. Dans ce contexte, chaque hésitation se paye cash, chaque silence devient un aveu, chaque compromis ressemble à une capitulation.

La réalité est que la situation actuelle est à la fois prometteuse et dangereuse. Prometteuse parce que jamais un gouvernement n’avait si vite posé des actes aussi concrets au bénéfice direct des populations. Dangereuse parce que ces actes risquent de se dissoudre dans le brouhaha des manipulations, des intoxications médiatiques et des batailles d’image. Si l’on n’y prend garde, l’histoire retiendra plus les polémiques fabriquées que les réformes accomplies.

La lucidité impose donc une piqûre de rappel. Il faut se ressaisir, non pas en changeant de cap économique ou social, mais en reprenant en main l’espace symbolique, médiatique et politique. Le Sénégal ne peut pas se permettre de voir son avenir confisqué par des milliardaires en errance et des réseaux souterrains qui rêvent de revanche. L’heure est venue de dire clairement que l’action gouvernementale ne se mesure pas aux invectives des marches improvisées, ni aux éditoriaux vénaux, mais aux changements réels que vivent les Sénégalais dans leur quotidien.

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