Par Mamadou Sèye
Il est des contre-vérités qui offensent l’intelligence citoyenne, malmènent la sobriété républicaine et trahissent une inquiétante immaturité institutionnelle. Le tweet du ministre Dr Abdourahmane Diouf prétendant avoir “représenté le Président de la République” à la COP21 relève précisément de cette catégorie. Disons-le calmement, mais sans trembler : la réunion en question n’était pas un sommet de chefs d’Etat, mais une séquence ministérielle et technique, comme il s’en déroule chaque année dans l’architecture climatique mondiale. A ce stade du calendrier, les Présidents ne sont pas présents ; ils n’y sont jamais. Ce moment appartient aux délégations nationales, aux techniciens du climat, aux experts de la finance verte et aux ministres sectoriels. Ce n’est pas l’espace du protocole présidentiel, c’est celui du travail.
Dans la diplomatie, représenter personnellement le Chef de l’Etat n’est pas une métaphore commode ni une posture communicante. C’est un acte codifié, annoncé, tracé par des communiqués officiels, confirmé par le protocole, et visible dans la programmation des chefs d’Etat. Or, aucune trace d’une telle délégation n’existe. Lorsqu’un Président est représenté, le protocole l’indique, la presse diplomatique le relaie, les chancelleries étrangères l’annotent. Rien ici ne l’atteste. C’est donc moins un flou qu’une mise en scène personnelle, produisant l’illusion de la délégation suprême là où il n’y avait qu’une participation sectorielle.
En tant qu’ancien conseiller spécial du Président de la République, chargé de la cellule de communication présidentielle, nous savons intimement comment se structurent ces messages. Nous avons participé à des sommets où les Chefs d’Etat s’observent, marchandent, négocient ; nous avons vu les poignées de main qui engagent des arbitrages stratégiques. Là, la symbolique est une arme et le protocole, un rituel. Rien de cela n’était présent à la COP21. Ce que nous voyons, c’est une séquence technique où l’on discute financements climatiques, atténuation, pertes et dommages, arbitrages sur les fonds d’adaptation. Les Présidents y viennent plus tard, pour le segment de haut niveau. Confondre les deux, c’est mentir sur la nature des choses.
Ce tweet serait presque anecdotique s’il n’intervenait pas après une première sortie tout aussi maladroite, invitant publiquement le Président à “prendre ses responsabilités”. Ce type d’injonction, venant d’un ministre, serait inconcevable dans une démocratie structurée. Cela aurait relevé de la démission immédiate. Ici, cela devient une récidive communicationnelle. On voit désormais un schéma : exister médiatiquement coûte que coûte, quitte à distordre le protocole.
Lors d’un voyage antérieur au Rwanda et au Kenya, le même ministre s’était improvisé petit reporter numérique, saturant l’espace des réseaux sociaux d’images censées mettre en scène sa proximité avec le Chef. Comme si la communication était une course à la visibilité individuelle. Or, la fonction ministérielle exige discrétion, rigueur, verticalité. Le récit personnel ne doit jamais submerger l’Etat.
Nous avons suffisamment arpenté les couloirs diplomatiques pour ne plus être éblouis. Nous avons assisté à des sommets présidentiels où chaque détail, chaque chaise, chaque cercle restreint dit quelque chose de l’équilibre international. Par contraste, l’émerveillement visible du ministre Diouf est presque juvénile. Son empressement à se mettre en scène traduit non pas de la compétence, mais une fébrilité politique. Et cette fébrilité, en diplomatie, se lit comme une fragilité.
Il faut rappeler un élément souvent ignoré : la COP est une usine diplomatique à étages. Il existe un segment préparatoire, un segment technique, un segment ministériel, puis — seulement à la fin — le segment des chefs d’Etat. La hiérarchie est claire. Et elle est observée par tous. Les participants des niveaux inférieurs ne représentent pas leur Président, ils représentent leur ministère. Confondre ces niveaux revient à tromper l’opinion.
Comme l’enseignait Bourdieu, la représentation n’existe que parce qu’un corps instituant la confère. On ne s’autoproclame pas représentant du Chef de l’Etat. On l’est parce que l’Etat, par procédure, vous l’a fait être. La représentation présidentielle est un capital symbolique ; l’usurper ne le multiplie pas, elle le dévalue.
Que produit un tel mensonge protocolaire ? D’abord, il abîme la crédibilité du pays. Les délégations étrangères observent attentivement les incohérences de communication. Ensuite, il nourrit les spéculations internes, dans un gouvernement jeune où chacun cherche sa place. Enfin, il fragilise l’autorité du Chef, en faisant croire qu’elle est déléguée par les réseaux sociaux.
La communication politique n’est pas une scène narcissique. C’est un instrument de puissance au service de l’Etat. La détourner pour en gonfler sa propre silhouette est un acte d’indiscipline institutionnelle. Les intellectuels le détectent immédiatement. Les techniciens du protocole en sourient jaune. Le peuple, lui, hausse les épaules avec lassitude.
On retrouve, dans cette attitude, un parfum d’allégeance tardive. Comme si, après avoir hésité longtemps, exploré d’autres horizons, il fallait désormais surjouer la loyauté jusqu’au grotesque. Mais la loyauté ne se joue pas en théâtre. Elle se démontre dans la constance, la discrétion, la capacité à servir sans se servir.
Il faut mesurer la gravité de ce glissement : le Sénégal ne peut pas se permettre de communiquer faux dans les négociations climatiques. Sa crédibilité conditionne des financements, des appuis techniques, et sa place dans la gouvernance du Sud global. Tenter de se grandir par des artifices, c’est rétrécir le pays.
La République est une architecture. Ses symboles ne sont pas décoratifs, ils sont structurants. Les manipuler pour obtenir quelques applaudissements numériques, c’est trahir moins le protocole que l’esprit de l’Etat. Nous ne sommes pas dans un pays où l’on invente des mandats. Nous sommes dans une démocratie qui se reconstruit, qui cherche le sérieux, la rigueur, la sobriété.
Comme l’écrivait Machiavel, “on ne doit jamais laisser croire que l’apparence puisse remplacer la vertu, car tôt ou tard, la réalité réclame son dû.” Ce brouillage permanent entre la fonction et la personne, entre l’Etat et l’image, entre le réel et la mise en scène, n’est pas seulement maladroit : il est dangereux. Il alimente le soupçon, fragilise l’éthique gouvernementale, abîme la confiance démocratique. A force de vouloir paraître plus haut que sa fonction, on finit plus bas que sa dignité.
Le peuple est dégoûté. Les intellectuels encore davantage. Et ceux qui savent lire le protocole voient dans tout cela moins de talent que de fébrilité. Un homme qui confond exposition et substance, apparat et profondeur, posture et fonction, finit toujours rattrapé par la gravité des charges qu’il prétend incarner.