Par Mamadou Sèye
Il faut prendre le temps de comprendre ce qui vient de se produire au sommet de l’Etat, car le virage à 180 degrés du Président de la République n’est pas un simple épisode politique : c’est un tournant qui bouleverse les équilibres internes, interroge la logique du pouvoir et déroute un pays déjà fragilisé. On ne peut pas, en l’espace de quelques jours, passer d’une posture présidentielle rigoureusement en retrait à une intrusion frontale dans les logiques partisanes sans susciter étonnement, inquiétude et analyses serrées. Le Premier ministre Ousmane Sonko lui-même, dans un passé encore récent, lui reprochait publiquement cette tendance à demeurer au-dessus de la mêlée, comme si la démission des instances dirigeantes du PASTEF l’avait définitivement arraché aux dynamiques internes du parti. Aujourd’hui, ce sont les mêmes observateurs qui peinent à reconnaître un Président qui semble avoir renoncé à cette distance pour plonger dans une arène où sa présence n’était ni attendue, ni sollicitée.
Depuis des mois, nous relevions cette étrange impression de désaffection. Les citoyens, pourtant enthousiastes aux premières heures du mandat, avaient cessé de s’intéresser à ses déplacements. Les lenteurs autour de dossiers judiciaires sensibles nourrissaient une forme de désillusion. Le pouvoir semblait s’être installé dans une prudence excessive, un silence presque désincarné, un rapport distendu avec la société. Rien dans la trajectoire récente ne laissait présager qu’il opterait soudain pour une intervention aussi directe, aussi chirurgicale, aussi inattendue dans un domaine politique où il n’avait ni légitimité organique, ni aura naturelle.
Et voilà que, dans un mouvement brusque, presque déroutant, le Président surgit dans l’espace le plus improbable : la résurrection d’une coalition fatiguée, désuète, vidée de son âme, confiée à une personnalité controversée, incapable de fédérer l’énergie d’un camp qui, lui aussi, peine à comprendre. La démarche étonne par son improvisation et déroute par son manque de cohérence. Car il faut être lucide : la coalition telle qu’il l’imagine ne mobilisera aucune personnalité emblématique. Aucune figure politique sérieuse n’acceptera de se faire embarquer dans une initiative née dans une telle confusion. Non par hostilité, mais par simple refus de s’associer à ce que l’on ne peut défendre publiquement. On ne s’affiche pas dans un projet sans colonne vertébrale. On ne rejoint pas une aventure dont le premier acte ressemble à un contresens stratégique.
Le Président pourra certes nommer, décréter, assigner des responsabilités. Mais aucun décret ne crée une dynamique politique. Un décret ne fait naître ni adhésion, ni enthousiasme. Il peut produire des postes, pas des convictions. Il peut susciter des fidélités alimentaires, pas une force politique structurée. La seule ressource qui reste au Président dans cette séquence est précisément celle qui ne peut jamais remplacer la légitimité politique : le pouvoir institutionnel.
Derrière ce mouvement se cachent des interrogations lourdes, insistantes, auxquelles nul ne peut échapper. Pourquoi ne pas avoir inscrit ce débat dans le PASTEF, le parti qui l’a porté au pouvoir ? Pourquoi brûler les étapes et afficher si tôt des ambitions personnelles alors que le pays attendait une phase de consolidation, non de recomposition partisane ? Pourquoi prendre le risque de fissurer un socle qui, jusqu’ici, constituait la principale garantie de stabilité du régime ? Et surtout, comment regarder désormais ce parti — et ces militants — qui ont porté son ascension avec une foi et une détermination rarement observées dans l’histoire politique récente ?
Ces questions ne sont pas anecdotiques. Elles sont le cœur du malaise. Car à travers cette initiative, ce n’est pas seulement une stratégie politique qui est en jeu, mais le rapport du Président à son propre camp, à son mandat, et au récit qui avait suscité tant d’espoirs. L’homme qui semblait vouloir gouverner dans une forme de verticalité sobre se retrouve maintenant à impulser une coalition sans âme, sans profondeur, sans souffle politique. L’image déroute. Et elle coûte cher.
Pendant ce temps, le peuple observe avec une forme de sidération silencieuse. Non un peuple hostile, mais un peuple épuisé. Epuisé par des années de tensions, d’incertitudes, de violences latentes. Epuisé par une économie à bout de souffle, un pouvoir d’achat qui s’effondre, une résilience sociale de plus en plus fragile. La situation du pays ne permettait déjà pas d’erreurs. La résilience économique était problématique. Y ajouter aujourd’hui un climat politique délétère, c’est s’aventurer sur un terrain dangereux. Il y a un seuil au-delà duquel la déception populaire devient rupture. Et ce seuil n’est plus loin.
On ne peut pas demander à la société sénégalaise d’encaisser indéfiniment. Le moment exige de la clarté, du discernement, une hiérarchisation rigoureuse des priorités. Au lieu de cela, ce que l’on voit ressemble à une dispersion, une confusion, une mise en scène maladroite d’ambitions prématurées. Le pays avait besoin d’un chef d’Etat recentré sur l’essentiel : économie, justice, sécurité, gouvernance, équité sociale. Il n’avait pas besoin d’une immersion présidentielle dans une coalition sans légitimité populaire.
La séquence donne le sentiment d’une déconnexion inquiétante. Le Président semble désormais entouré de cette petite galaxie de courtisans et de demandeurs de postes qui, partout et toujours, créent un bruit politique trompeur. Un bruit qui masque la réalité, mais ne la change jamais. Car cette minorité ne représente rien face à un peuple profondément médusé, qui voit et qui comprend ce que l’on aurait voulu lui cacher.
Il faut le dire avec force : les Sénégalais ont changé. Ils ne sont plus dociles. Ils ne sont plus impressionnés par les titres, ni sensibles aux manœuvres opaques. Ils lisent les actes. Ils déchiffrent les stratégies. Ils observent les incohérences. Ils veulent être respectés, non pilotés. Ils ont franchi le stade où l’on pouvait leur vendre l’illusion d’une recomposition artificielle. Et cette vigilance citoyenne, qui est désormais une donnée structurelle du système politique, rend impossible toute manœuvre qui ne serait pas assise sur une légitimité claire.
C’est cela que le Président doit comprendre. La confiance publique est le capital politique le plus précieux. Et aucun pouvoir ne peut gouverner longtemps lorsque ce capital commence à se fissurer. Le pays n’a pas besoin d’un nouveau front politique. Il a besoin de cohérence, de responsabilité et de lucidité.
Tout n’est pas perdu, mais le danger est bien réel.