Par Mamadou Sèye
Il y a des pays qui avancent non pas par calme, mais par blessures. Le Sénégal avance ainsi, avec ses cicatrices béantes que personne ne peut oublier : plus de quatre-vingts morts, des centaines de blessés dont certains cherchent encore une manière d’habiter leurs corps, des détenus par milliers qui apprennent à revivre après avoir frôlé l’effacement. Ce tribut n’est pas un souvenir : c’est une dette. Ce n’est pas un épisode : c’est un serment. Le pouvoir actuel n’est pas une victoire, il est une charge portée sur les épaules d’un peuple fracassé. C’est pour cela que la tentative récente de construire une coalition présidentielle en dehors de PASTEF a résonné comme une secousse. Non que la coalition soit, en soi, inconcevable ; mais parce qu’elle laisse entrevoir, même de loin, l’ombre d’un reniement, la possibilité d’un glissement symbolique, une brèche dans le sanctuaire du projet pour lequel tant ont payé de leur vie. Car le véritable paradoxe est là : ce qui aurait dû être un débat tactique est devenu un rappel historique. PASTEF n’a plus vraiment d’opposition extérieure : il n’est contesté que par lui-même. L’épisode a révélé quelque chose d’inédit : le duo exécutif a déjà remporté la bataille de la centralité politique, au point que l’opposition n’a même plus l’énergie de contester. Elle observe, passive, tandis que le peuple, lui, veille. Et ce peuple n’est pas attaché à Sonko et Diomaye par affection, camaraderie ou fraternité supposée. L’attachement du peuple est programmatique, pas sentimental. Les Sénégalais n’ont pas voté pour deux hommes : ils ont voté pour une matrice politique — la reddition des comptes, la justice rapide, la fin de l’impunité, la souveraineté réelle, la protection des ressources, et surtout la dignité des morts. Voilà pourquoi les murmures — encore ténus — sur une possible tentation de Diomaye de s’éloigner de la radicalité initiale agitent déjà les esprits. Non parce que cette tentation est avérée ; elle ne l’est pas. Mais parce que le Sénégal a connu trop de trahisons pour ne pas flairer les infimes variations de discours. Notre rôle, dans ce moment précis, n’est pas de suspecter mais de rappeler. Pas d’accuser, mais d’orienter. Pas de menacer, mais de placer le duo devant sa propre histoire. Car il faut le dire sans détour : le pouvoir qu’ils détiennent n’est pas le leur. Il appartient aux morts, aux blessés, aux rescapés, aux familles brisées, à tous ceux qui ont défendu le projet bien avant qu’il ne devienne institutionnel. Les Sénégalais n’attendent pas du duo qu’il soit fusionnel ; ils attendent qu’il soit fidèle. Fidèle au projet, fidèle à la ligne, fidèle à la promesse faite aux tombés. S’ils se laissent distraire, ils seront seuls. S’ils se laissent bercer par les charmes du confort politique, ils trahiront sans même s’en rendre compte. S’ils oublient le sang séché sous les pavés, le peuple les oubliera tôt ou tard. Tout le pays est donc suspendu à une question unique : Sonko et Diomaye seront-ils capables de rester à la hauteur de l’histoire qu’ils ont incarnée ? Ce texte, dans son calme, est un avertissement. Dans sa douceur, un serrage de gorge. Dans son élégance, une exigence absolue. Le pouvoir n’est pas leur victoire. La fidélité au projet sera leur jugement.