Par Babacar Fall , DR. Philosophie Politique
Le slogan « Diomaye moy Sonko » lancé dans l’enthousiasme des foules et les urgences d’une
campagne sous tension, fut d’abord un cri de ralliement. Il permettait de contourner les
interdits, de faire élire un homme en exil carcéral à travers un autre, plus effacé mais loyal.
Un génie politique, pensait-on. Mais ce raccourci symbolique devient aujourd’hui un piège,
dont Sonko lui-même semble éprouver les limites. Car au fond, ce slogan effaçait les
différences, gommait les personnalités et les trajectoires. Il niait presque Diomaye en tant
que sujet politique autonome. Pourtant, une fois élu président, celui que l’on croyait
simplement « l’homme de confiance » a montré qu’il entendait gouverner selon son style, ses
principes et son rythme. Ainsi, Sonko semble aujourd’hui pris dans le paradoxe de sa propre
stratégie : il a bâti une victoire politique sur la fusion des identités, mais il lui faut
désormais composer avec la dissociation des pouvoirs.
Le slogan « Sonko moy Diomaye », conçu comme un acte de transfert politique, relève donc
d’une rhétorique fusionnelle proche du mythe du double. En érigeant Bassirou Diomaye Faye
en reflet fidèle de son mentor, Ousmane Sonko a instauré une forme de substitution
symbolique. Mais comme l’enseignent les philosophes du pouvoir de Rousseau à Habermas,
en passant par Machiavel, cette substitution ne peut perdurer sans tension lorsque la source du
pouvoir se détache de son origine. Un piège rhétorique devenu une réalité politique.
- La fiction fusionnelle et ses limites
Dans le Contrat Social, Rousseau prévient contre la confusion entre volonté générale et
volonté particulière. En prêtant à Diomaye une volonté identique à la sienne, Sonko a
confondu projet politique et personne. Or, comme l’indique Carl Schmitt, toute décision
souveraine finit par s’individualiser : elle ne peut être partagée indéfiniment sans dilution.
Dès lors que Diomaye devient président, il n’est plus seulement un prolongement, mais une
incarnation du pouvoir d’État. Sonko, lui, reste ancré dans la logique du mouvement, de la
lutte, de l’opposition. C’est ici que s’ouvre la faille : une divergence d’ontologie politique.
Ce slogan, devenu mantra politique, a cristallisé l’adhésion populaire autour d’un binôme
perçu comme indissociable. Il a fonctionné comme une fiction fusionnelle, mobilisatrice et
rassurante, en incarnant une continuité parfaite entre le projet politique (Sonko) et son
exécution institutionnelle (Diomaye). Mais en politique, comme le rappelle Claude Lefort, «
le lieu du pouvoir est vide », et toute tentative de le figer dans une fusion personnalisée crée
tôt ou tard une tension entre légitimité révolutionnaire et légalité institutionnelle.
Cette fusion rhétorique, en masquant les différences de posture et de responsabilités, a
renforcé l’illusion d’un pouvoir bicéphale harmonieux. Pourtant, dès que Diomaye accède
à la magistrature suprême, le principe de réalité s’impose : il ne peut plus être le simple relais
d’un autre, il devient l’incarnation du pouvoir d’État, avec tout ce que cela suppose de
contraintes, de compromis et de distances stratégiques.
À ce moment, le slogan cesse d’être moteur, et devient piège. Car s’opposer à Diomaye
revient à s’opposer à soi-même, et lui résister, pour Sonko, devient presque un acte
d’auto-négation. La parole fusionnelle entrave ainsi la capacité critique, fige les rôles, et
empêche le réajustement nécessaire du projet politique à l’épreuve du pouvoir. Au fond, ce
que révèle cette fiction, c’est une crise du symbolique : en voulant dépasser les tensions
naturelles du politique par une identification totale, le tandem a éludé les dynamiques
conflictuelles indispensables à toute démocratie vivante. Le réel, lui, les a simplement
rattrapés.
- La parole piégée et l’espace public entravé
Pour Jürgen Habermas, la légitimité démocratique repose sur un espace discursif libre, délié
des impératifs de fidélité personnelle. Or, le slogan a fermé cet espace. Il interdit la critique,
disqualifie la distance, empêche l’autonomie du jugement. Il transforme la politique en
allégeance, fige les rôles, empêche l’ajustement. Sonko se retrouve ainsi dans une impasse
discursive : s’il s’oppose à Diomaye, il se renie ; s’il se tait, il consent. Entre trahison du
pacte et abdication stratégique, le discours fusionnel l’enferme dans un dilemme moral et
politique. Le tandem Diomaye–Sonko, porté par un souffle révolutionnaire inédit, a fait de la
parole un instrument central de mobilisation. Mais cette parole, construite sur un pacte de
confiance fusionnelle — « Diomaye moy Sonko / Sonko moy Diomaye » — devient
aujourd’hui un piège discursif autant qu’un frein à la délibération démocratique.
En s’appuyant sur Habermas, on comprend que la démocratie repose sur une communication
non entravée dans l’espace public. Or, lorsque la parole est codifiée, sacralisée, et arrimée
à une loyauté quasi religieuse entre deux figures politiques, elle cesse d’être un outil de
confrontation rationnelle des idées pour devenir un instrument de blocage du débat.
Sonko, réduit à incarner une ligne dure, semble prisonnier de sa propre radicalité initiale.
Diomaye, à l’inverse, tente d’installer une parole d’État, institutionnelle et pondérée. Mais
cette parole ne peut se déployer pleinement sans être soupçonnée de trahison. Chacun
devient l’otage de l’autre dans un espace public surchargé d’émotions et de méfiances.
Ce verrouillage symbolique empêche non seulement la critique mutuelle mais aussi la
réinvention du projet initial. Il bride l’espace public que Habermas définit comme le lieu de la
formation libre de l’opinion, remplacée ici par des loyautés paralysantes. Il est urgent de
sortir de cette parole piégée pour restaurer un espace de délibération plurielle, où l’on
peut s’interroger librement sur les choix, les méthodes, et même la fidélité aux
promesses, sans être taxé de traître ou de renégat. Autrement dit, libérer la parole pour
ne pas perdre le sens du projet. - Le retour du réel : Machiavel et la souveraineté
Dans Le Prince, Machiavel rappelle que la conquête du pouvoir exige des alliances, mais que
son exercice impose des ruptures. Diomaye, président, agit désormais dans la logique de
l’État : il sécurise, négocie, temporise. Sonko, fidèle à l’esprit de la rupture, reste dans
l’urgence révolutionnaire. L’un gouverne, l’autre rappelle l’origine. Mais qui définit
désormais le sens du projet ? Car derrière les idéaux de rupture et de refondation, surgit ce
que le penseur florentin appelait le retour du réel : cette collision brutale entre la morale
politique proclamée et les exigences de l’exercice du pouvoir.
Machiavel, dans Le Prince, rappelle que gouverner n’est pas prêcher. La souveraineté ne
s’exerce pas dans l’absolu de la vertu mais dans l’art de composer avec les rapports de force.
Le souverain, pour rester maître, doit parfois « être bête et renard » à la fois. Diomaye, en
tentant d’incarner une stabilité institutionnelle, semble appliquer cette leçon : faire taire les
clameurs pour sauvegarder l’État. Sonko, lui, campe sur la vertu de la parole révolutionnaire.
Mais, comme chez Machiavel, la vertu seule ne suffit pas ; il faut aussi la fortune, la capacité
à saisir le moment et à durer.
La souveraineté, au fond, est ce qui permet de trancher, de décider, quitte à déplaire à ses
alliés. Elle n’est pas le miroir de la foule mais l’exercice solitaire d’un pouvoir souvent ingrat.
Si Diomaye veut rester souverain, il devra l’assumer, au risque de briser le pacte moral
initial. Mais s’il échoue à le faire, il sera gouverné par d’autres. Le réel est revenu. Et avec
lui, la nécessité de choisir entre le rêve fusionnel et l’autorité lucide. Machiavel, lui, ne juge
pas : il observe, et nous avertit
- L’épreuve du politique comme dissonance nécessaire
Au fond, cette tension n’est peut-être pas une trahison mais l’épreuve normale du
pouvoir démocratique, comme l’écrivait Claude Lefort : le lieu du pouvoir est vide, nul ne
peut le posséder pleinement. Toute incarnation devient source de conflit. Le slogan a voulu
nier ce vide, il n’a fait que le rendre plus visible. En effet, toute aventure politique sérieuse
passe un jour par l’épreuve de la dissonance. Ce moment où les harmonies proclamées –
souvent au nom de l’idéal, de l’unité ou de la révolution – se heurtent à la rugosité du réel, des
intérêts divergents, des egos, et surtout des responsabilités différenciées. C’est exactement ce
que traverse aujourd’hui le tandem exécutif sénégalais : Bassirou Diomaye Faye, président
républicain, et Ousmane Sonko, Premier ministre insurgé.
Rousseau avait pourtant averti : la volonté générale ne peut se réduire aux volontés
particulières, même lorsqu’elles se réclament du peuple. Et Habermas ajouterait : le politique,
pour être légitime, doit passer l’épreuve du débat public rationnel, non de la fusion affective
ou du slogan tautologique (« Diomaye moy Sonko/ Sonko moy Diomaye »).
En cela, la dissonance entre les deux hommes n’est pas une déviation, mais une étape
presque inévitable dans toute construction démocratique : celle de la séparation des
rôles, des temporalités et des priorités.
La dissonance devient alors féconde, si elle est assumée, expliquée, pensée. Machiavel n’y
verrait pas une trahison, mais la maturité d’un pouvoir qui cesse d’être pure promesse pour
devenir stratégie. Weber y verrait l’épreuve du politique comme responsabilité, où l’éthique
de conviction cède parfois le pas à l’éthique de responsabilité.
Le Sénégal vit peut-être un moment de vérité : celui où les leaders doivent cesser de se
fondre l’un dans l’autre, pour mieux faire exister une gouvernance lucide, pluraliste et
durable. La dissonance est douloureuse. Mais elle est parfois le prix du réel.
Conclusion : Le piège du slogan est celui de toute promesse fusionnelle en politique. Elle
simplifie le réel, mais le réel revient, avec ses complexités. Pour Sonko, l’heure est venue
non de dénoncer ou de se retirer, mais de redéfinir le projet, au-delà des personnes. Et
peut-être, comme le dirait Habermas, de réouvrir un espace public argumentatif, où la
légitimité repose sur la qualité du débat, non sur la loyauté affective. Le slogan a fait son
temps. Il faut maintenant penser au-delà de la formule pour entrer dans la pensée
stratégique et l’action concrète.