Par Mamadou Sèye
Soutenir un nouveau Président dans sa prise de fonction n’exclut ni la vigilance ni l’interrogation. La décision du Président Bassirou Diomaye Faye de se rendre à Abidjan pour la cérémonie d’investiture d’Alassane Ouattara soulève, objectivement, une série de questions politiques, symboliques et stratégiques. Ces interrogations prennent une dimension particulière du fait que ce déplacement coïncide exactement avec la journée de célébration, aujourd’hui, des martyrs au Grand Théâtre, sous la présidence d’Ousmane Sonko, événement hautement chargé de sens dans la mémoire politique récente du pays.
La première question touche à la cohérence politique et morale. Le parcours d’Alassane Ouattara reste marqué par l’élimination institutionnelle d’adversaires politiques majeurs, des révisions constitutionnelles controversées et un troisième mandat largement contesté. Pour beaucoup d’Africains, ces pratiques relèvent d’un verrouillage civil du jeu démocratique, souvent qualifié de « putsch constitutionnel ». Dans un tel contexte, la présence d’un Président issu d’une alternance portée par une forte aspiration à la justice, à l’équité et à la rupture suscite inévitablement des interrogations. Un déplacement présidentiel n’est jamais neutre : il vaut reconnaissance politique et validation symbolique.
La deuxième interrogation concerne l’intérêt national concret de ce voyage. En dehors des cercles diplomatiques, force est de constater que ce déplacement ne mobilise pas l’opinion sénégalaise. Les réseaux sociaux, sans être un baromètre absolu, traduisent une indifférence manifeste. Les attentes populaires restent concentrées sur les urgences internes : pouvoir d’achat, emploi, justice, transparence, relance économique. Dans ce contexte, le rendement politique et symbolique du déplacement apparaît faible, voire difficilement lisible pour la majorité des citoyens.
La troisième question est indissociable du contexte immédiat marqué par l’épisode Mballo. Le fait d’avoir accueilli, même provisoirement, une figure aussi controversée a profondément troublé l’opinion, quelles que soient les explications ultérieures. Dès lors, chaque initiative diplomatique devient hypersensible. L’enchaînement rapide entre cette controverse et la participation à une investiture politiquement sensible renforce inévitablement le doute dans l’esprit d’une partie de l’opinion.
Le choix calendaire ajoute une dimension symbolique encore plus forte. Au moment même où le Président se rend à Abidjan, le Sénégal célèbre ses martyrs au Grand Théâtre, sous la présidence d’Ousmane Sonko. Cette simultanéité crée un contraste politique saisissant. D’un côté, un moment de recueillement, de mémoire et de reconnaissance envers ceux qui ont payé le prix du combat pour la justice et la dignité ; de l’autre, une présence diplomatique à une cérémonie incarnant, pour beaucoup, un modèle de gouvernance contesté. Ce télescopage d’agendas brouille nécessairement les messages politiques envoyés à l’opinion.
Sur le plan géopolitique régional, le Sénégal s’est historiquement construit une image de pays d’équilibre, souvent perçu comme une référence démocratique en Afrique de l’Ouest. Cette posture lui a permis de jouer un rôle particulier dans les équilibres sous-régionaux. Or, la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara incarne aujourd’hui un modèle fortement critiqué par une partie de l’opinion africaine. Le risque existe de voir s’estomper, dans l’imaginaire collectif, la singularité démocratique du Sénégal, en l’associant à des pratiques récemment rejetées par son propre peuple.
Enfin, se pose la question de l’image internationale du nouveau pouvoir sénégalais. L’alternance a suscité un immense espoir, au Sénégal comme à l’étranger. Elle a été interprétée comme le signe qu’une autre voie est possible en Afrique de l’Ouest. Dans un tel contexte, chaque déplacement du nouveau Président est perçu comme un signal politique. Or ici, le signal est doublement ambigu :
d’un côté, une célébration nationale des victimes du combat démocratique ;
de l’autre, une participation à une investiture qui symbolise pour beaucoup une démocratie verrouillée.
Tout cela ne vaut pas condamnation. La diplomatie est un exercice de contraintes, d’équilibres et parfois d’héritages difficiles à contourner. Mais une rupture politique ne se juge pas seulement aux intentions ou aux discours, elle se lit aussi dans le langage des symboles et des priorités. Et c’est précisément ce langage que l’opinion sénégalaise commence à interroger avec attention.