Médias, pouvoir et responsabilité : l’Etat face à ses propres naïvetés

Par mamadou Sèye

Le débat entre l’Etat et certains médias revient cycliquement, comme un feuilleton dont les épisodes se répètent sans jamais se renouveler. On dirait que les mêmes incompréhensions se rejouent à chaque changement de régime, comme si le pays était condamné à redécouvrir perpétuellement des évidences. Pourtant, tout est simple : une entreprise de presse est une entreprise avant d’être un symbole. Elle peut nourrir le débat démocratique, éclairer l’opinion et participer au pluralisme, mais cela ne l’exonère ni de la gestion rigoureuse, ni du respect des lois, ni de l’équilibre financier. Les entreprises de presse ne vivent pas dans une atmosphère vitrifiée : elles évoluent dans une économie réelle, faite de charges, de responsabilités sociales, de fiscalité et de concurrence.

L’Etat, à force de vouloir ménager le secteur, a souvent développé une habitude étrange : considérer la presse comme une zone d’exception. Pourtant, la question mérite d’être posée sérieusement : pourquoi l’Etat devrait-il aider la presse et pas d’autres secteurs tout aussi fragiles, tout aussi essentiels, et parfois bien plus structurants pour la vie économique du pays ? Pourquoi considérer que seuls les médias peuvent prétendre à des interventions uniques dans un contexte où des milliers d’entreprises peinent sans jamais prétendre à une assistance publique spécifique ? Le secteur médiatique, devenu au fil du temps un fourre-tout composite, réunit à la fois des rédactions sérieuses, des coquilles vides, des plateformes activistes, des entreprises familiales sans comptabilité fiable et des structures hybrides dont la seule boussole est la survie financière. On s’y perd, et c’est précisément cette confusion qui nourrit les crises récurrentes.

Dans ce contexte, la première exigence n’est pas l’assistance, mais l’auto-régulation. L’Etat peut accompagner le cadre général, mais il ne peut pas se substituer aux manquements structurels de gestion. Il n’a ni vocation à réparer l’amateurisme, ni mission à stabiliser ceux qui refusent de se stabiliser eux-mêmes. Une entreprise, quelle qu’elle soit, doit se tenir debout par la rigueur et la clarté. La presse ne peut pas échapper à ce principe.

La deuxième exigence, c’est la loi — la vraie, pas celle qu’on invoque à géométrie variable. La diffamation doit être sévèrement punie, tout comme les injures dirigées contre l’Etat, ses institutions ou ceux qui les incarnent. Aucune démocratie mature ne laisse s’installer une culture de l’insulte ou de la calomnie sous prétexte de liberté d’expression. La liberté n’est pas un permis de nuire. Elle s’exerce dans un cadre, et ce cadre doit être ferme. Plus ferme encore lorsque les excès deviennent une stratégie éditoriale.

La fiscalité suit la même logique. Les médias doivent payer le fisc, comme toutes les autres entreprises. Moratoires, plans d’apurement, facilités : oui, si l’activité est viable et la volonté réelle. Mais il y a une ligne rouge : l’Etat ne doit pas devenir le sponsor involontaire de l’indiscipline. On ne construit pas un secteur solide sur la complaisance fiscale.

Et maintenant, parlons de ce que beaucoup taisent : nous sommes en politique. L’Etat n’est pas un esprit désincarné flottant au-dessus de la mêlée. Il gouverne, il arbitre, il assume un projet, il porte une orientation. Dans ce paysage, certains médias mènent un combat politique franc, d’autres un combat par procuration, et certains encore cultivent une hostilité méthodique qui n’a rien de journalistique. Cela fait partie du jeu démocratique. Mais l’Etat n’a aucune obligation de se montrer naïf face à ces dynamiques. Il peut — et il doit — identifier ses alliés, ceux qui respectent les règles du jeu et qui assument un rapport équilibré avec le pouvoir, tout comme il peut constater sans candeur ceux qui n’existent que pour l’affronter.

Identifier n’est pas réprimer. Distinguer n’est pas punir. C’est simplement avoir une lecture lucide du paysage, comme tout gouvernement responsable se doit de le faire. La naïveté n’a jamais été un atout stratégique.

En réalité, l’Etat ne doit tomber ni dans la tentation répressive de régenter l’existence des médias, ni dans la faiblesse qui consiste à s’excuser devant ceux qui ont fait de lui leur cible. La ligne d’équilibre, la seule viable, consiste à garantir une liberté totale, accompagnée d’une responsabilité totale. Et entre les deux, une intelligence politique qui sait reconnaître quand on l’attaque frontalement, quand on l’instrumentalise, et quand on joue réellement le rôle d’acteur crédible du débat public.

Le reste, camarade, c’est du bruit. Et ce bruit-là n’a pas à devenir une charge financière ou symbolique pour l’Etat. Un gouvernement fort n’est pas celui qui distribue des faveurs, ni celui qui opprime. C’est celui qui voit clair, qui assume sa place, et qui laisse chacun porter les conséquences de ses choix.

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