Par Pamadou Sèye
Ce qui se joue aujourd’hui autour de la tentative récurrente de faire passer la CAN d’un rythme biennal à un rythme quadriennal dépasse largement une querelle de calendrier. C’est une bataille symbolique, économique et politique. Une bataille pour la souveraineté sportive du continent africain
Depuis des décennies, le football africain avance sous regard condescendant, souvent toléré mais rarement respecté. La CAN, pourtant, s’est imposée comme le cœur battant du football africain, un rendez-vous populaire massif, un espace de projection collective, un moment où le continent se raconte à lui-même sans filtre extérieur. C’est précisément cela qui dérange.
Derrière les discours policés sur la « surcharge du calendrier », la « protection des joueurs » ou la « rationalisation des compétitions », se cache une réalité plus brute : la CAN dérange les intérêts structurés du football mondialisé, largement dominé par des centres de décision extra-africains. Zurich, Nyon, certaines ligues européennes et des clubs richissimes regardent la CAN non comme une richesse du football mondial, mais comme une anomalie à corriger.
Pourquoi l’Afrique devrait-elle se plier à un tempo qui n’est pas le sien ?
Pourquoi ce qui est considéré comme normal ailleurs deviendrait excessif lorsqu’il s’agit de l’Afrique ? L’Euro se tient tous les quatre ans, la Copa América s’invite parfois quand elle le souhaite, les compétitions interclubs s’empilent sans que personne n’y trouve à redire. Mais la CAN, elle, serait de trop. Trop fréquente. Trop visible. Trop africaine.
Ce débat n’est pas neutre. Il est profondément politique. Réduire la fréquence de la CAN, c’est réduire la visibilité du football africain, c’est affaiblir son pouvoir de négociation, c’est amoindrir ses revenus, c’est fragiliser ses fédérations, ses médias, ses joueurs locaux, ses économies connexes. C’est aussi envoyer un message clair : l’Afrique doit s’adapter, jamais l’inverse.
Or la CAN n’est pas seulement une compétition. Elle est un fait social total.
Elle structure des imaginaires, mobilise des peuples entiers, génère de l’activité économique, crée des héros populaires, fédère des Nations parfois fracturées. Elle est l’un des rares moments où l’Afrique parle d’elle-même au monde, selon ses propres codes, avec ses propres émotions.
Il est donc profondément choquant de voir certains acteurs expliquer, sans gêne, que la CAN devrait s’aligner sur des standards extérieurs. Depuis quand l’alignement est-il une vertu quand il conduit à l’effacement ? Depuis quand le développement passe-t-il par la dilution de ce qui fait singularité ?
La vérité est simple et dérangeante : certains n’ont jamais accepté que l’Afrique ait son propre rythme, sa propre centralité, son propre calendrier. Ils acceptent les talents africains, ils refusent l’Afrique comme sujet autonome. Ils veulent les joueurs, pas la compétition. La matière première, pas la fête. Les corps, pas l’âme.
C’est pourquoi la position de la CAF est aujourd’hui scrutée avec autant d’attention. Céder serait un précédent grave.
Cela ouvrirait la porte à d’autres renoncements, d’autres harmonisations forcées, d’autres concessions présentées comme « modernes » mais qui, en réalité, prolongent une vieille logique de domination douce.
Le peuple sportif africain ne s’y trompe pas. Sa colère est légitime. Elle est saine. Elle est le signe d’une maturité nouvelle. L’Afrique n’est plus dans la demande, elle est dans l’affirmation.
Affirmation de son football.
Affirmation de sa culture sportive.
Affirmation de sa capacité à décider pour elle-même.
La CAN n’a pas à être justifiée. Elle n’a pas à être excusée. Elle n’a pas à être négociée.
Elle existe parce qu’elle est nécessaire.
Nécessaire à l’Afrique.
Nécessaire à son économie sportive.
Nécessaire à sa dignité.
Ceux qui veulent la réduire feraient mieux de commencer par la respecter.