Colère paysanne ou colère des lobbies ?

Par Mamadou Sèye

Depuis quelques jours, une agitation se revendiquant du monde agricole occupe l’espace public. Des « agriculteurs », dit-on, exigent la démission des ministres de l’Agriculture, du Commerce et même du Premier ministre. Rien de moins. Une radicalité soudaine, spectaculaire… et pour le moins suspecte.

Car regardons les faits, froidement.

Les difficultés évoquées portent essentiellement sur la campagne de commercialisation, notamment à Kaolack. Problème réel, oui. Crise structurelle, non. Et surtout, réponse immédiate de l’Etat : le Premier ministre se rend sur place, écoute les producteurs, identifie les goulots d’étranglement et annonce des solutions concrètes. Pour le riz local, des difficultés d’écoulement ont été signalées ; des mécanismes correctifs sont en cours. C’est cela gouverner : affronter les problèmes, pas les nier.

Mais cette séquence est volontairement sortie de son contexte.

A leur arrivée, les nouvelles autorités ont trouvé trois années d’arriérés de dettes envers le monde rural. Trois années d’impayés accumulés, de promesses non tenues, de producteurs étranglés. Ces dettes ont été intégralement soldées. Fait rarissime, presque révolutionnaire dans l’histoire récente de la gestion agricole.

Mieux encore : baisse substantielle des coûts de l’engrais, rupture avec les prix artificiellement gonflés ; semences disponibles en quantité, mettant fin à la pénurie organisée et aux circuits opaques. Autant de mesures qui touchent directement le cœur de la production paysanne.

Alors, une question s’impose, insistante, dérangeante :
de quels paysans parle-t-on exactement ?

Des producteurs qui vivent de la terre ? Ou de ceux qui vivaient autour de la terre ?
Des cultivateurs ou des intermédiaires ?
Des exploitants agricoles ou des exploitants du système ?

Il faut avoir le courage de le dire : cette agitation ressemble moins à une révolte paysanne qu’à une contre-offensive de lobbies. Des intérêts bousculés par la fin des rentes, par la transparence des intrants, par la régulation de la commercialisation, par un Etat qui ne gouverne plus depuis les bureaux climatisés mais depuis le terrain.

La descente du Premier ministre à Kaolack est, à cet égard, hautement symbolique. Elle marque une rupture nette avec l’ancienne gouvernance : le terrain contre les plateaux, l’action contre l’agitation, la solution contre le slogan.

Le monde rural sénégalais mérite mieux que d’être instrumentalisé dans des combats politiques déguisés. Les vrais paysans savent reconnaître un Etat qui paie ses dettes, qui baisse les coûts de production et qui affronte les difficultés sans fuir ses responsabilités.

Le reste n’est que bruit organisé.
Et chacun le sait : le bruit ne cultive rien, ne nourrit personne et ne fait jamais pousser le riz.


Un commentaire sur « Colère paysanne ou colère des lobbies ? »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *