Par Mamadou Sèye
Le mot circule, dérange, crispe : réparations. Depuis que l’Organisation des Nations unies, à travers son Assemblée générale des Nations unies, a qualifié la traite négrière de « plus grand crime contre l’humanité », il n’est plus possible de l’éviter sans se contredire.
Car il y a une logique implacable : si le crime est reconnu comme absolu, alors la réparation devient une exigence. Tout le reste relève de la rhétorique.
Pendant longtemps, les anciennes puissances esclavagistes ont accepté une mémoire encadrée : journées de commémoration, discours officiels, gestes symboliques. Mais elles ont toujours tracé une ligne rouge très claire : pas de réparation matérielle, pas de compensation financière, pas de dette à solder. Une mémoire sans coût, en somme.
Or, ce que change la résolution portée par le Ghana, c’est précisément cela. En hiérarchisant le crime, elle introduit une hiérarchie des responsabilités. Et donc, mécaniquement, une hiérarchie des obligations.
D’où le malaise. Car parler de réparations, ce n’est pas seulement rouvrir les livres d’histoire, c’est ouvrir les livres de comptes.
Les arguments de refus sont déjà connus, répétés à l’infini : impossibilité de chiffrer, complexité des héritages, risque de division, anachronisme juridique. Mais derrière ces précautions, une réalité demeure : les richesses accumulées hier structurent encore les inégalités d’aujourd’hui.
Et c’est là que le débat devient explosif. Car les réparations ne se limitent pas à un chèque. Elles peuvent prendre des formes multiples : annulation de dettes, investissements massifs, restitution de patrimoines, rééquilibrage des échanges économiques. Autrement dit, une reconfiguration des rapports Nord-Sud.
Ce que redoutent certains Etats, ce n’est pas seulement le précédent juridique. C’est l’effet domino politique. Car si la traite négrière devient le crime central, alors les demandes des diasporas africaines, des Caraïbes et du continent lui-même gagnent une légitimité nouvelle, presque incontestable.
Et cette fois, le débat ne pourra plus être contenu dans les marges académiques ou militantes. Il s’invite au cœur des institutions internationales, là où se décident les équilibres du monde.
Reste une question, simple et redoutable : jusqu’où peut aller la reconnaissance sans basculer dans l’obligation ? Car à partir du moment où l’Histoire est nommée avec précision, l’oubli devient impossible… et l’inaction, de plus en plus difficile à justifier.