Par Mamadou Sèye
Face aux incertitudes qui entourent aujourd’hui la formation universitaire au Sénégal, il ne s’agira ni d’un regard furtif ni d’une indignation de circonstance. Ce sujet mérite mieux que des réactions à chaud : il appelle une exploration rigoureuse, lucide et sans complaisance. Dans les jours à venir, nous y reviendrons autant que nécessaire, pour interroger les promesses, décrypter les dérives et, surtout, poser les vraies questions sur l’avenir de notre université.
Il y a dans l’imaginaire collectif sénégalais une croyance tenace : l’université serait encore ce sanctuaire capable de transformer un destin social, d’ouvrir les portes de la réussite et de garantir une ascension méritée. Pendant longtemps, cette promesse a tenu. Le diplôme était un sésame, presque une assurance-vie, un marqueur de distinction dans une société où l’accès au savoir restait un privilège. Aujourd’hui, cette promesse vacille, mais elle continue d’être vendue avec la même ferveur.
Chaque année, des milliers de bacheliers franchissent les portes des campus avec une foi intacte dans ce récit. Ils s’inscrivent, s’entassent dans des amphithéâtres surchargés, suivent des cours parfois interrompus, souvent théoriques, et poursuivent un objectif clair : obtenir ce diplôme qui, leur a-t-on dit, changera tout. Mais que vaut encore ce diplôme dans une économie qui n’absorbe pas, dans un marché du travail qui n’attend plus, dans un système qui produit plus de titulaires que d’opportunités ?
La massification de l’enseignement supérieur, présentée comme une avancée démocratique, a produit un effet paradoxal. Plus l’université s’est ouverte, plus le diplôme s’est banalisé. Là où il distinguait, il uniformise désormais. Là où il sélectionnait, il s’accumule. Et dans cette accumulation, c’est toute sa valeur symbolique qui s’effrite, laissant place à une compétition silencieuse où seuls les mieux armés — souvent les mieux connectés — tirent leur épingle du jeu.
Il ne s’agit pas ici de nier les efforts consentis par l’Etat ni les investissements réalisés. De nouvelles universités ont vu le jour, des infrastructures ont été construites, des réformes ont été annoncées. Mais derrière cette expansion quantitative se cache une question plus dérangeante : a-t-on réellement repensé le contenu, la finalité et l’utilité de la formation universitaire ? Ou s’est-on contenté d’absorber des flux, de gérer des cohortes, de différer un problème social en le déplaçant dans les amphithéâtres ?
Le décalage entre formation et employabilité est devenu trop visible pour être ignoré. Des filières entières continuent de produire des diplômés sans débouchés identifiables, pendant que certains secteurs peinent à recruter des profils adaptés. L’université semble parfois fonctionner en vase clos, comme si elle formait pour elle-même, déconnectée des réalités économiques et des mutations du monde du travail. Cette inertie interroge, non pas la qualité intrinsèque des savoirs transmis, mais leur adéquation avec les besoins réels du pays.
A cela s’ajoute une autre fracture, plus insidieuse : celle entre les universités publiques et les établissements privés. D’un côté, des institutions publiques confrontées à la saturation, aux retards académiques et aux contraintes budgétaires. De l’autre, des écoles privées qui promettent efficacité, encadrement et insertion rapide, mais à des coûts souvent inaccessibles pour la majorité. Se dessine alors une université à deux vitesses, où l’origine sociale redevient un facteur déterminant dans la trajectoire académique et professionnelle.
Dans ce paysage, l’étudiant sénégalais développe des stratégies de survie. Il apprend à composer avec les grèves, à anticiper les années blanches, à chercher des formations complémentaires, à multiplier les compétences informelles. Réussir ne signifie plus simplement valider un cursus, mais contourner les insuffisances du système. Cette adaptation permanente, admirable par certains aspects, est aussi le symptôme d’un dysfonctionnement structurel.
Les enseignants, eux, évoluent dans un environnement de plus en plus contraint. Surcharge des effectifs, pression administrative, manque de moyens : ils sont souvent sommés de produire de la qualité dans des conditions qui en limitent la portée. Beaucoup tiennent par vocation, par engagement, parfois au prix d’un épuisement silencieux. Leur rôle reste central, mais leur marge d’action se réduit à mesure que le système se complexifie.
Au fond, le véritable problème est peut-être ailleurs. Il réside dans ce que l’on continue de raconter à propos de l’université. On entretient l’idée que le diplôme suffit, qu’il est encore ce passeport universel vers la réussite, alors même que les faits montrent le contraire. Ce décalage entre le discours et la réalité crée une frustration profonde, une forme de désillusion progressive qui touche une génération entière.
Car le diplôme, aujourd’hui, ne garantit plus un emploi ; il devient au mieux une étape, au pire une illusion. Et c’est peut-être là le cœur du malentendu : on a conservé les promesses d’hier dans un monde qui n’en offre plus les conditions.