Par Mamadou Sèye
Rien n’est plus révélateur qu’un enchaînement d’événements que certains qualifieront de fortuit, mais qui, à y regarder de plus près, dessine une inflexion stratégique majeure. Au lendemain du retrait de Kosmos Energy du projet gazier Yakaar-Teranga, voilà que Senelec boucle la prise de contrôle intégrale de West African Energy. Deux faits, un seul mouvement : la reconquête méthodique de la souveraineté énergétique.
Pendant des années, le Sénégal a avancé à la lisière d’un modèle hybride, où l’Etat, faute de moyens ou par choix doctrinal, laissait au privé — souvent adossé à des intérêts extérieurs — une place déterminante dans la structuration de ses infrastructures énergétiques. Ce modèle, vanté pour sa souplesse, portait en lui une fragilité que l’actualité vient brutalement exposer : lorsque les intérêts capitalistiques divergent, l’intérêt national peut se retrouver en suspens. Le projet WAE en a été la démonstration la plus éclatante : une centrale stratégique, capable de couvrir près de 25 % de la demande nationale, ralentie non par des contraintes techniques, mais par des conflits d’actionnaires et des blocages de gouvernance.
Dans le même temps, le retrait de Kosmos du champ Yakaar-Teranga pose une question autrement plus lourde : celle du contrôle de la ressource gazière qui doit alimenter toute la stratégie énergétique du pays. Le gaz n’est pas un simple intrant ; il est la clé de voûte du basculement vers une électricité plus compétitive et moins carbonée, au cœur de la stratégie gas-to-power. Laisser filer cette ressource, c’est hypothéquer une partie de l’avenir énergétique national ; la reprendre en main, c’est assumer une souveraineté pleine et entière sur la chaîne de valeur, de l’extraction à la production d’électricité.
Ce que l’Etat vient de faire n’est pas un simple rachat, c’est un arbitrage. En portant sa participation à 100 % dans WAE, il ne sauve pas seulement un projet avancé à plus de 97 %, déjà synchronisé au réseau et en phase de montée en puissance ; il retire un actif critique des incertitudes du jeu privé pour l’inscrire pleinement dans la logique de service public. Autrement dit, il transforme une infrastructure vulnérable en levier direct de politique énergétique.
Ce qui se joue ici dépasse donc largement la seule question énergétique. C’est une redéfinition du rôle de l’Etat dans les secteurs stratégiques. Longtemps cantonné à un rôle d’arbitre ou de facilitateur, il redevient acteur, parfois même opérateur, lorsque les circonstances l’exigent. Non par idéologie, mais par nécessité. Parce que certaines infrastructures ne peuvent dépendre durablement de rapports de force privés ou de calculs financiers à court terme.
Mais cette reprise en main a un prix : celui de l’exigence. Car en se substituant aux défaillances du privé, l’Etat s’impose à lui-même une discipline accrue. Obligation de résultats, impératif de transparence, exigence de performance : la souveraineté ne se proclame pas, elle se démontre dans la durée. La réorganisation de la gouvernance de WAE, annoncée comme plus rigoureuse et mieux arrimée aux standards des partenaires financiers, sera à cet égard un test décisif. Reprendre le contrôle est une chose ; prouver qu’on peut faire mieux en est une autre.
Reste que le signal est désormais limpide. A travers ces décisions, le Sénégal tourne une page. Celle d’une dépendance relative aux arbitrages extérieurs et aux fragilités du capital privé dans des secteurs vitaux. Une autre s’ouvre, plus exigeante mais plus souveraine, où l’Etat assume de trancher, orienter et, si nécessaire, reprendre la main pour sécuriser l’essentiel.