Par Mamadou Sèye
Il est des voix qui, à force de vouloir être présentes partout, finissent par ne plus porter nulle part. Dans l’espace public du Sénégal, certaines figures de la société civile ont longtemps incarné une exigence morale, une vigilance, une capacité d’alerte. Mais une question simple mérite d’être posée : que devient la parole lorsqu’elle devient quotidienne, mécanique, presque réflexe ?
Car parler sans cesse, commenter tout, réagir à tout, c’est prendre un risque majeur : celui de banaliser sa propre voix. La parole perd en gravité ce qu’elle gagne en fréquence. Elle cesse d’être attendue ; elle devient bruit.
Le problème n’est pas de s’exprimer. Il est de savoir quand se taire pour rester audible.
Prenons maintenant la logique qui sous-tend certaines prises de position. Un journaliste diffame, reconnaît sa faute — et pourtant, la sanction devient suspecte, assimilée à une atteinte à la liberté d’expression. Un délit est établi, mais la réponse judiciaire serait excessive. Un détourneur de deniers publics est condamné — et voilà que sa libération est invoquée au nom de la paix sociale.
Que nous dit cette succession de positions ?
Qu’il existerait, en filigrane, une hiérarchie étrange où la règle de droit devient négociable dès lors qu’elle dérange, où la responsabilité individuelle s’efface derrière des considérations abstraites, où la sanction devient, par principe, problématique.
Mais une société ne tient pas sur des principes à géométrie variable.
La liberté d’expression n’est pas la liberté de diffamer sans conséquence.
La paix sociale n’est pas l’effacement des fautes établies.
La justice n’est pas une option que l’on active ou désactive selon les circonstances.
A vouloir tout relativiser, on finit par ne plus rien défendre.
Et c’est là que la figure morale se fragilise. Non pas parce qu’elle parle, mais parce qu’elle semble ne plus hiérarchiser. Tout devient équivalent : la faute et sa sanction, le droit et son contournement, la règle et l’exception.
Or, une parole publique crédible repose sur une ligne. Une cohérence. Une capacité à dire : ici, il y a un principe ; là, il y a une limite.
Sans cela, la posture se dilue.
Et le paradoxe est cruel : à force de vouloir peser sur tout, on finit par ne plus peser sur rien. La parole se démocratise au point de se banaliser. Elle devient une opinion parmi d’autres, là où elle prétendait être une référence.
C’est ainsi que certaines figures, autrefois centrales, glissent vers une forme d’ordinaire. Non pas parce qu’elles ont disparu, mais parce qu’elles ont perdu ce qui faisait leur singularité : la rareté, la rigueur, la hauteur.
Dans l’espace public, tout le monde peut parler.
Mais tout le monde n’est pas écouté de la même manière.
Et cette différence ne se décrète pas. Elle se construit — et se préserve.
Peut-être est-il temps de revenir à une évidence simple :
la crédibilité n’est pas une fonction, c’est une discipline.