Par Mamadou Sèye
Il y a des prises de parole qui installent une autorité. D’autres qui la consolident. Et puis il y a celles qui, sans bruit, sans scandale apparent, fissurent quelque chose d’essentiel : la clarté du pouvoir. L’interview accordée par Bassirou Diomaye Faye appartient malheureusement à cette dernière catégorie.
Car enfin, à quoi sert une interview présidentielle dans un contexte de tensions politiques et d’attentes sociales aiguës ? A fixer un cap. A trancher. A rassurer. A incarner une direction. Or ici, le sentiment dominant est celui d’un flottement. Non pas un dérapage spectaculaire — ce qui aurait presque été plus simple à gérer — mais une série d’imprécisions, d’hésitations et de réponses qui, loin de refermer les débats, les ont relancés.
Le premier problème est là, fondamental : l’absence de ligne lisible. A plusieurs reprises, le Président semble osciller entre volonté d’apaisement et affirmation d’autorité, sans jamais véritablement choisir. Résultat : chacun repart avec sa propre interprétation. En politique, c’est le pire des scénarios. Quand le pouvoir ne dit pas clairement où il va, il laisse les autres raconter l’histoire à sa place.
Et les autres ne s’en privent jamais.
Le deuxième angle mort, plus stratégique encore, concerne la gestion du cas Ousmane Sonko. Sujet explosif s’il en est, terrain miné où chaque mot pèse. En cherchant manifestement à solder la question de son éligibilité, le Chef de l’Etat a ouvert une brèche inattendue : il a replacé son principal adversaire au cœur du jeu. Là où certains tentaient de déplacer le centre de gravité politique, l’interview a, en une séquence, réinstallé Sonko comme point focal.
Erreur de communication ? Sans doute. Mais surtout erreur de lecture : en politique, on ne traite pas un symbole comme un dossier administratif.
Troisième faille : le décalage avec l’urgence sociale. Le pays bruisse d’attentes concrètes — coût de la vie, emploi, perspectives. Or l’interview donne parfois le sentiment d’un pouvoir qui parle au-dessus du réel, avec un ton tantôt technicien, tantôt défensif. Ce n’est pas tant ce qui est dit qui pose problème, que ce qui ne l’est pas assez clairement : où va-t-on, et pour qui ?
Ce décalage nourrit une frustration silencieuse, plus dangereuse que la contestation bruyante. Car un peuple qui ne se sent pas entendu finit toujours par se détourner.
Mais le point le plus préoccupant reste sans doute ailleurs : dans la posture présidentielle elle-même. A certains moments, le Chef de l’Etat n’apparaît plus comme celui qui fixe le cadre, mais comme un acteur parmi d’autres, engagé dans le débat qu’il est censé dominer. Or la fonction présidentielle exige une verticalité, une capacité à surplomber, à imposer le tempo. Quand cette verticalité vacille, même légèrement, c’est toute la perception du pouvoir qui s’en trouve affectée.
Et en politique, la perception est déjà une réalité.
Au fond, le véritable problème de cette interview tient à son bilan : elle ne produit aucun gain politique identifiable. Elle ne clarifie pas, elle ne tranche pas, elle ne rassure pas pleinement. Elle n’imprime pas non plus une séquence d’autorité capable de redonner l’initiative au pouvoir.
Elle laisse un vide.
Et ce vide, comme toujours, sera occupé — par les oppositions, par les commentateurs, par l’opinion elle-même.
C’est en cela que cette interview peut être qualifiée de “catastrophe”, au sens politique du terme. Non pas parce qu’elle contient une faute spectaculaire, mais parce qu’elle échoue à remplir sa fonction première : maîtriser le récit.
Or gouverner, aujourd’hui plus que jamais, c’est d’abord cela : imposer une narration claire, cohérente, assumée.
A défaut, le pouvoir parle… mais ne dirige plus vraiment ce qui se dit de lui.
Et là, camarade , ce n’est jamais une bonne nouvelle.