Par Mamadou Sèye
Pendant des mois, le pouvoir sénégalais a bénéficié d’un état de grâce exceptionnel. L’accession de Bassirou Diomaye Faye à la magistrature suprême et la nomination de Ousmane Sonko avaient été perçues comme l’aboutissement d’un long cycle de résistance politique. Pour une grande partie du peuple, il ne s’agissait pas simplement d’une alternance électorale, mais d’une victoire historique contre un système jugé verrouillé, injuste et éloigné des aspirations populaires.
Le moteur de cette victoire avait un nom : le projet. Un projet de rupture, de souveraineté et de transformation profonde de l’Etat. Un projet vendu aux Sénégalais comme une refondation politique, économique et morale. Or, c’est précisément autour de cette question que semblent aujourd’hui émerger les premières vraies lignes de fracture au sommet du pouvoir.
Le problème n’est pas fondamentalement une querelle de personnes. Il est plus profond. De plus en plus de militants, de sympathisants et même d’observateurs neutres ont le sentiment qu’il existe un différend sur la mise en œuvre réelle du programme politique porté pendant des années par le PASTEF. Et c’est là que le débat devient sérieux.
Car dans tous les mouvements de rupture arrivés au pouvoir, le moment décisif survient lorsque la base commence à se demander si le projet initial est toujours vivant ou s’il est progressivement absorbé par les contraintes classiques de l’Etat.
Beaucoup de partisans de la rupture ont aujourd’hui l’impression que Bassirou Diomaye Faye gouverne davantage dans une logique de continuité institutionnelle que dans une dynamique de transformation rapide. Le reproche qui revient le plus souvent est celui d’une prudence excessive, d’un style jugé trop conciliant avec certains appareils administratifs, certains équilibres diplomatiques ou certaines pratiques héritées de l’ancien système. A tort ou à raison, une partie de l’opinion militante considère que le rythme de la rupture promise n’est pas au rendez-vous.
Et en face, Ousmane Sonko continue d’apparaître comme le gardien du récit originel, celui qui demeure connecté à l’imaginaire militant construit depuis des années autour du combat, de la souveraineté et de la transformation profonde.
C’est ce décalage qui nourrit aujourd’hui toutes les spéculations. Car dans l’esprit de nombreux militants, le projet politique ne se limitait pas à une alternance de visages. Il impliquait une refonte des pratiques de gouvernance, une réorganisation de l’économie nationale, une reprise en main des ressources stratégiques, une réforme profonde de la justice et de l’administration, ainsi qu’une rupture visible avec les méthodes de l’ancien régime. Or le temps passe, et certains commencent à percevoir une forme de ralentissement.
Ce sentiment est renforcé par une réalité politique simple : lorsqu’un mouvement de rupture arrive au pouvoir, il est jugé moins sur ses discours que sur sa capacité à produire rapidement des marqueurs symboliques forts. Le peuple veut voir le changement. Pas seulement l’entendre.
Dans cette séquence, le contraste entre les deux hommes devient politiquement lourd. Bassirou Diomaye Faye semble habiter progressivement les habits classiques du chef d’Etat : recherche d’équilibre, maîtrise des tensions, prudence diplomatique, gestion des institutions et volonté d’apaisement. Cette posture peut se défendre. Gouverner un pays impose des contraintes réelles. Les marchés, les partenaires internationaux, l’administration, les équilibres sociaux et la stabilité nationale ne se gèrent pas comme une campagne électorale.
Mais le problème est que le cœur militant du PASTEF n’a jamais voté pour une simple gestion apaisée du système existant. Il a voté pour une rupture.
Et c’est là que Ousmane Sonko conserve une puissance politique particulière. Aux yeux d’une grande partie de la base, il reste l’incarnation vivante de cette promesse initiale. Même lorsqu’il se tait, sa simple présence agit comme un rappel permanent du projet vendu au peuple.
Autrement dit, la contradiction actuelle ne porte pas seulement sur des questions de style ou de tempérament. Elle touche à la fidélité même au mandat populaire tel qu’il a été perçu par les électeurs.
Dans une lecture presque maoïste, on pourrait dire que deux sensibilités commencent à coexister : une ligne de stabilisation institutionnelle et une ligne de fidélité offensive au projet de rupture.
Le danger pour le pouvoir serait de sous-estimer cette contradiction. Car l’histoire politique montre que les bases militantes pardonnent difficilement ce qu’elles considèrent comme un abandon du projet initial. Elles peuvent accepter les lenteurs. Elles peuvent comprendre certaines contraintes. Mais elles deviennent nerveuses lorsqu’elles commencent à croire que le système absorbe progressivement ceux qui étaient censés le transformer.
C’est pourquoi le débat actuel dépasse largement les relations personnelles entre Diomaye et Sonko. Il pose une question historique au pouvoir en place : comment exercer l’Etat sans être absorbé par lui ?
Tous les mouvements arrivés au pouvoir après une longue lutte affrontent ce moment critique. Certains choisissent la normalisation progressive au nom de la stabilité. D’autres tentent de préserver leur radicalité au risque de tensions permanentes. Très peu réussissent à équilibrer les deux.
Le Sénégal entre peut-être précisément dans cette zone de turbulence politique où le rapport entre le projet initial et la pratique du pouvoir commence à être interrogé publiquement. Et dans cette séquence, une chose paraît certaine : la question de la fidélité au projet est désormais devenue le véritable centre du débat politique national.