Sénégal : la vertu budgétaire à l’épreuve du réel

Par Mamadou Sèye

A première vue, le chiffre rassure, presque autant qu’il impressionne : 6,2 % de déficit budgétaire en 2025, contre un niveau à deux chiffres l’année précédente. Dans un pays où les équilibres macroéconomiques ont récemment vacillé, l’annonce sonne comme une reprise en main. Elle est brandie comme un signal de sérieux adressé aux partenaires, aux marchés, et surtout à une opinion publique éprouvée par les turbulences économiques. Mais derrière cette performance, une question s’impose : de quelle nature est cette vertu budgétaire ?

Car réduire un déficit n’est jamais un acte neutre. C’est un choix politique, presque philosophique, qui dit quelque chose de la hiérarchie des priorités d’un Etat. En l’occurrence, le Sénégal semble avoir opté pour une stratégie classique : resserrer les dépenses, optimiser les recettes, et espérer que les nouvelles ressources extractives prennent le relais. Une ligne orthodoxe, presque scolaire, mais qui mérite d’être interrogée dans ses effets réels.

D’abord, il faut reconnaître que l’effort est significatif. Dans un contexte marqué par des révélations troublantes sur la sincérité des comptes publics ces dernières années, restaurer une trajectoire budgétaire lisible n’était pas une mince affaire. L’Etat a dû composer avec une dette élevée, une confiance érodée, et des marges de manœuvre limitées. Réduire le déficit dans ces conditions relève d’un exercice d’équilibriste. C’est un signal envoyé aux bailleurs : le Sénégal veut redevenir fréquentable.

Mais cette amélioration pose immédiatement une autre question, plus dérangeante : à quel prix ?

Car derrière les chiffres, il y a des arbitrages. Et derrière les arbitrages, des renoncements. La réduction du déficit passe souvent par une contraction des investissements publics, un ralentissement de certains programmes, voire une mise sous tension des politiques sociales. Autrement dit, on corrige aujourd’hui en comprimant ce qui devait préparer demain.

C’est ici que deux dossiers structurants méritent d’être intégrés à l’analyse : Yaakar-Teranga et West African Energy.

Le premier incarne l’espoir d’un basculement énergétique et budgétaire. Les revenus gaziers attendus pourraient, à terme, desserrer l’étau des finances publiques, améliorer la balance extérieure et offrir à l’État de nouvelles marges d’action. Mais cet espoir reste suspendu à plusieurs inconnues : calendrier d’exploitation, volatilité des prix, gouvernance des revenus. Autrement dit, une promesse plus qu’une certitude.

Le second, en revanche, est déjà au cœur des arbitrages présents. La centrale de West African Energy, en contribuant à la sécurisation de l’approvisionnement électrique, touche directement à un nerf vital de l’économie : le coût et la fiabilité de l’énergie. Or, toute stratégie de réduction du déficit qui ignorerait cette dimension serait incomplète. Car une énergie chère ou instable agit comme une taxe invisible sur l’ensemble de l’économie, freinant l’investissement, comprimant la compétitivité et, in fine, réduisant les recettes fiscales que l’on cherche justement à améliorer.

C’est là que le bât blesse. Une consolidation budgétaire qui repose essentiellement sur la restriction des dépenses peut produire un effet paradoxal : assainir les comptes tout en affaiblissant les bases de la croissance. Or, un pays comme le Sénégal, encore confronté à des défis structurels massifs — emploi des jeunes, industrialisation, souveraineté alimentaire — ne peut durablement se permettre une austérité qui ne dit pas son nom.

L’intégration des projets comme Yaakar-Teranga et West African Energy dans cette équation révèle en réalité une tension plus profonde : faut-il privilégier l’équilibre immédiat ou investir dans les conditions de l’équilibre futur ?

Car ces projets, s’ils sont bien gouvernés, peuvent constituer des leviers puissants de transformation. Mais s’ils sont mal intégrés dans une vision d’ensemble, ils risquent de devenir de simples rustines financières ou, pire, de nouvelles sources de dépendance.

Plus profondément, ce chiffre de 6,2 % révèle une tension classique mais décisive : celle entre discipline budgétaire et exigence de transformation économique. La première rassure les partenaires et stabilise les équilibres à court terme. La seconde exige des investissements massifs, donc des marges budgétaires. Le défi est de concilier les deux — et non de sacrifier l’une sur l’autel de l’autre.

C’est pourquoi l’enjeu dépasse largement la performance comptable. Il ne s’agit pas seulement de réduire un déficit, mais de reconfigurer la manière dont l’Etat produit et dépense la richesse. Autrement dit, passer d’un ajustement conjoncturel à une réforme structurelle. Cela suppose une meilleure efficacité de la dépense publique, une fiscalité plus équitable, et surtout une capacité à orienter les ressources vers des secteurs réellement productifs.

En réalité, le Sénégal se trouve à un moment charnière. La tentation est grande de se satisfaire d’une amélioration rapide des indicateurs, de cocher les cases de la bonne gouvernance financière, et de capitaliser politiquement sur ce retour à l’orthodoxie. Mais la véritable épreuve commence maintenant.

Car une fois le déficit réduit, une fois les marchés rassurés, une fois les partenaires revenus, il faudra répondre à la question essentielle : que fait-on de cette stabilité retrouvée ?

Si elle sert à relancer l’investissement productif, à transformer l’économie, à tirer pleinement parti de projets structurants comme Yaakar-Teranga et West African Energy, alors cette consolidation budgétaire aura été un point de départ.
Si, en revanche, elle se limite à une gestion prudente des équilibres sans vision de transformation, elle ne sera qu’une parenthèse — certes vertueuse, mais stérile.

Au fond, le Sénégal a réussi à réduire son déficit. Il lui reste à réduire son incertitude.

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