Fonds politiques : la rupture à l’épreuve des faits

Par Mamadou Sèye

Il aura suffi d’une requête déclarée irrecevable par la Cour suprême du Sénégal pour remettre au centre du débat une question que le pouvoir ne peut plus esquiver : celle des fonds politiques. En déboutant Ibrahima Hamidou Dème pour des raisons de procédure, la haute juridiction n’a pas fermé le dossier. Elle l’a renvoyé vers son véritable terrain : celui de la cohérence politique.

Interpellé sur la RTS, le Président Bassirou Diomaye Faye a reconnu que les fonds politiques ne servent pas uniquement à des missions régaliennes, mais aussi à des sollicitations à caractère social. Pour justifier les limites de la transparence, il a avancé un argument lourd de sens : une traçabilité totale exposerait les bénéficiaires et pourrait porter atteinte à leur dignité.

L’argument peut s’entendre. Mais il marque une rupture avec le discours qui avait porté PASTEF au pouvoir. Car hier, la transparence était présentée comme un impératif absolu. Aujourd’hui, elle devient une exigence à moduler selon les contraintes de l’Etat et les réalités du pouvoir.

Le malaise grandit davantage avec la création, par décret, d’une fondation liée aux épouses du Président, dont les activités ont déjà été rendues publiques jusque dans des initiatives menées avec le ministère de la Santé. Ici, il ne s’agit pas de procès d’intention, mais d’une réalité visible qui alimente des interrogations légitimes : quels sont les circuits de financement ? Dans quel cadre les ressources sont-elles mobilisées ? La question devient d’autant plus sensible qu’au même moment, le Chef de l’Etat assume l’existence de zones de discrétion dans l’utilisation des fonds politiques.

A cela s’ajoute la mise en place d’une dynamique politique élargie au-delà du cadre strict de PASTEF. Or, toute activité politique nécessite des moyens. Là encore, aucune accusation. Mais une interrogation persistante sur la cohérence entre le discours de rupture et certaines pratiques qui rappellent, aux yeux d’une partie de l’opinion, des mécanismes autrefois dénoncés avec vigueur.

Pris séparément, chacun de ces éléments peut trouver sa justification. Pris ensemble, ils dessinent une tension politique réelle : celle d’un pouvoir confronté aux réalités de l’exercice et contraint d’ajuster progressivement son logiciel initial.

La décision de la Cour suprême rappelle le droit. Mais elle laisse entière la question essentielle : la rupture promise résiste-t-elle réellement à l’épreuve du pouvoir ?

Car au fond, le débat n’est plus juridique. Il est devenu politique, moral et symbolique. Et dans ce domaine, les perceptions comptent souvent autant que les faits eux-mêmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *