Le limogeage qui peut fragiliser tout le pouvoir

Par Mamadou Sèye

Le limogeage de Ousmane Sonko devait sans doute être pensé comme un acte fondateur d’autorité présidentielle. Une manière pour Bassirou Diomaye Faye de montrer enfin qu’il gouverne seul, qu’il décide seul et qu’il n’est sous la tutelle de personne. Mais la réalité politique sénégalaise est autrement plus brutale que les calculs de palais.

Car quelques heures seulement après son éviction, Sonko a reçu chez lui une foule impressionnante, compacte, bruyante, affective, presque triomphale. Une scène lourde de sens. Une scène qui rappelle une vérité simple : on peut retirer un poste à un homme, mais pas forcément son emprise politique sur une partie du peuple.

Et pendant ce temps, c’est paradoxalement Bassirou Diomaye Faye qui apparaît aujourd’hui comme le dirigeant fragilisé.

Depuis plusieurs mois déjà, les signes d’une baisse de popularité du Président étaient perceptibles. Sa fameuse “rentrée politique” à Mbour avait même donné le sentiment d’un malaise au sommet de l’Etat, au point qu’il avait préféré ne pas effectuer le déplacement lui-même tant le flop semblait annoncé. Dans l’opinion, beaucoup commençaient déjà à percevoir un pouvoir hésitant, lent et parfois éloigné des attentes immenses nées de l’alternance.

Or dans l’esprit d’une écrasante majorité de Sénégalais, une idée reste profondément ancrée : si Diomaye est devenu Président de la République, c’est avant tout parce que Sonko l’a désigné.
C’est Sonko qui a transféré sur lui son capital politique, sa base militante et son immense dynamique populaire au moment où sa propre candidature était empêchée.

Autrement dit, dans l’imaginaire collectif, Diomaye apparaît encore largement comme une légitimité dérivée du leadership de Sonko.

Et c’est précisément ce qui rend ce limogeage politiquement explosif.

Car contrairement à un Premier ministre classique que l’on renvoie dans l’anonymat institutionnel, Sonko conserve presque toutes ses cartes. Il reste Président de PASTEF. Il contrôlera très probablement le congrès du 6 juin prochain où sa reconduction semble quasiment acquise. Il demeure le leader affectif d’une grande partie de la base militante. Et surtout, il conserve une possibilité institutionnelle redoutable : redevenir député et, s’il le souhaite, accéder à la présidence de l’Assemblée nationale.

C’est là tout le paradoxe presque ironique de la situation : ce qui devait ressembler à un limogeage-sanction peut finalement prendre l’allure d’un “limogeage-gâteau”.
Sonko quitte la Primature, avec toute l’usure quotidienne du pouvoir, les arbitrages difficiles, les colères sociales et les contraintes économiques… mais il pourrait récupérer une position institutionnelle stratégique tout en retrouvant une liberté politique totale.

Pendant ce temps, Diomaye hérite seul de tout le poids du pouvoir exécutif, de toutes les frustrations populaires et de toutes les difficultés économiques.

Le plus dangereux pour le Président est peut-être ailleurs : il semble avoir perdu son principal bouclier politique.
Pendant des mois, une partie des critiques contre le régime se concentrait sur Sonko, présenté comme l’homme fort du système. En le limogeant, Diomaye récupère désormais seul toute la pression populaire, sans fusible, sans écran politique et sans relais émotionnel comparable dans le pays.

Le rapport de force devient alors presque inédit dans l’histoire politique récente du Sénégal :
d’un côté, un Président disposant de tous les pouvoirs constitutionnels mais dont la base politique paraît se rétrécir ; de l’autre, un leader évincé du gouvernement mais qui garde le parti, la ferveur militante et peut-être demain l’Assemblée nationale.

En croyant affirmer son autorité par un décret, Diomaye vient peut-être surtout de révéler sa propre fragilité politique.

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