Par Mamadou Sèye
Ce qui vient de se passer au Sénégal constitue un véritable séisme politique. Le président Bassirou Diomaye Faye a officiellement mis fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko. Dès lors, il faut sortir des slogans et regarder froidement la mécanique institutionnelle et politique. Pendant deux ans, le pouvoir a vécu sur la formule affective : « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye ». Mais un Etat ne fonctionne jamais durablement sur une fusion sentimentale ou militante. A un moment donné, la question du centre réel du pouvoir finit toujours par surgir. Et visiblement, elle a éclaté au grand jour.
Le problème est que cette décision présidentielle intervient dans un contexte extrêmement particulier : PASTEF dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, et cette majorité est politiquement, affectivement et historiquement plus liée à Sonko qu’à Diomaye lui-même. C’est là que commence le véritable problème. Sur le plan strictement constitutionnel, le Président avait évidemment le pouvoir de nommer et de révoquer le Premier ministre. Mais la vraie question n’est pas juridique. Elle est politique. Et même psychologique. Car dans l’imaginaire militant comme dans la structuration du pouvoir réel, beaucoup considèrent que Sonko était le moteur idéologique, stratégique et populaire du régime, tandis que Diomaye incarnait davantage la traduction institutionnelle du Projet.
Ainsi, en limogeant Sonko sans disposer immédiatement de l’arme de dissolution de l’Assemblée, Diomaye prend effectivement le risque d’une crise institutionnelle majeure. Car un Premier ministre peut être remplacé administrativement ; en revanche, remplacer le chef politique d’une majorité parlementaire est une autre affaire. Le futur chef du gouvernement risque donc de se retrouver dans une situation extrêmement fragile : soit il sera perçu comme un simple exécutant du Palais ; soit il devra composer avec une majorité restée fidèle à Sonko ; soit il faudra provoquer des recompositions internes au sein même de PASTEF.
Et c’est là le nœud du problème : le Sénégal entre peut-être dans une phase de dualité du pouvoir. D’un côté, la légitimité constitutionnelle du Président ; de l’autre, la légitimité militante et populaire de Sonko. Depuis plusieurs mois déjà, des tensions étaient perceptibles. Les prises de parole devenaient plus tranchées, les signaux contradictoires plus visibles, et l’idée d’un conflit latent au sommet de l’Etat n’était plus un fantasme médiatique. Le limogeage de ce jour confirme simplement que la rupture politique était déjà consommée dans les faits.
Mais une crise institutionnelle ne signifie pas forcément effondrement de l’Etat. Tout dépendra maintenant de trois variables essentielles : d’abord, la réaction du groupe parlementaire de PASTEF. Si les députés restent disciplinés derrière Diomaye, le Président reprendra progressivement le contrôle du jeu institutionnel. Mais si une fracture apparaît, le pouvoir peut entrer dans une zone de turbulences inédites. Ensuite, la posture de Sonko lui-même. Va-t-il adopter une logique d’apaisement stratégique ou une logique d’affrontement politique ? Va-t-il transformer sa popularité en force de pression contre le Palais ou laisser une porte ouverte à une recomposition ? Enfin, la réaction populaire sera déterminante. Car au Sénégal, la rue a toujours été un acteur politique central. Et il ne faut jamais oublier que l’arrivée au pouvoir du tandem reposait sur une mobilisation émotionnelle et militante exceptionnelle.
Ce qui rend la situation encore plus délicate, c’est le contexte économique difficile, les attentes immenses sur la reddition des comptes, les frustrations d’une partie de la base militante et le sentiment croissant que le projet s’est progressivement dilué dans les contraintes du pouvoir. Au fond, le Sénégal assiste peut-être à quelque chose de classique dans l’histoire politique : la séparation entre le leader charismatique du mouvement et le détenteur légal du pouvoir d’Etat. Beaucoup de révolutions politiques ont fini par être traversées par cette contradiction.
Désormais, une question domine tout : qui contrôle réellement la majorité et l’imaginaire du pouvoir ? Et cette question-là est infiniment plus importante qu’un simple décret de limogeage.