Le grand dévoilement

Par Mamadou Sèye

La séquence politique actuelle produit un phénomène inattendu : à force de calculs croisés, de prudences tactiques et de repositionnements successifs, chacun finit progressivement par dévoiler son véritable agenda.

Et au centre de cette recomposition accélérée se trouve désormais une conviction qui gagne du terrain dans l’opinion : le Président Bassirou Diomaye Faye prépare déjà l’horizon 2029.

C’est précisément ce qui donne aujourd’hui un autre sens au rejet massif des “concertations nationales” par l’opposition, notamment par l’APR et le FDR.

Car derrière les arguments officiels sur le format ou l’absence de termes de référence, beaucoup perçoivent désormais une méfiance politique beaucoup plus profonde.

Il existait depuis plusieurs mois une ambiguïté silencieuse dans le paysage politique sénégalais : ni une partie de l’opposition ni, semble-t-il, certains cercles du pouvoir n’avaient véritablement intérêt à voir Ousmane Sonko devenir le candidat naturel et incontournable de PASTEF en 2029.

Mais le vote des dispositions relatives aux articles L29 et L30 à l’Assemblée nationale est venu bouleverser cette équation. Beaucoup pensaient qu’un recours serait introduit devant le Conseil constitutionnel afin de rouvrir la bataille autour de l’éligibilité de Sonko. Ce recours n’est finalement jamais venu.

Et ce silence a profondément reconfiguré le jeu.

L’opposition a visiblement compris qu’elle ne pouvait pas mener par procuration une bataille contre Sonko au profit d’un autre acteur politique. Dès lors, le dialogue initié par le Président a commencé à apparaître sous un jour nouveau : non plus comme une simple concertation nationale, mais comme une tentative de repositionnement personnel à l’approche des grandes échéances futures.

Autrement dit, beaucoup ont eu le sentiment que le Président cherchait progressivement à construire sa propre centralité politique en dehors du socle originel de PASTEF.

Et c’est précisément là que la situation devient délicate.

Car dans le même temps, une partie importante de la base militante de PASTEF semble avoir tiré ses propres conclusions. Les tensions se radicalisent. Le congrès du 6 juin concentre désormais toutes les attentions. Et dans certains milieux militants, tous les scénarios sont ouvertement évoqués.

Les événements récents n’ont fait qu’accentuer ce malaise.

Le meeting de Mbour, présenté comme une démonstration de force politique, a laissé apparaître une mobilisation bien en deçà des attentes. Puis est venue cette image politiquement lourde : le Président recevant Amadou Ba, alors même qu’il avait autrefois affirmé préférer voter pour Macky Sall plutôt que pour Amadou Ba dans une compétition électorale.

Ironie de l’histoire politique : aujourd’hui, certains militants de PASTEF retournent cette formule contre lui.

Mais le malaise dépasse désormais les seuls cercles militants de PASTEF.

De larges franges du peuple commencent elles aussi à reprocher au Président un abandon progressif du “Projet” pour lequel il avait été élu. Et parmi les griefs les plus récurrents reviennent toujours les mêmes attentes : la reddition des comptes et la justice pour les martyrs des événements politiques passés.

Car une partie importante de l’électorat ayant porté l’alternance croyait avant tout voter pour une rupture historique dans la gouvernance, la justice et la gestion des affaires publiques.

Or, au lieu de cette rupture nette, beaucoup ont aujourd’hui le sentiment d’assister à une phase de normalisation politique, de consultations permanentes et de rapprochements avec des figures de l’ancien système.

C’est cela qui nourrit la déception.

Pendant que les audiences se multiplient avec d’anciens dignitaires, une partie du peuple continue d’attendre des actes forts sur les dossiers qui avaient structuré le combat politique de ces dernières années.

Et c’est probablement là le principal danger politique pour le Président : voir apparaître progressivement une fracture entre sa légitimité institutionnelle et l’espérance populaire qui avait rendu son élection possible.

Evidemment, rien n’est jamais totalement figé en politique. Comme le disait Vladimir Lénine, “la politique n’est pas rectiligne comme la perspective Nevski.”

Mais une chose paraît désormais certaine : la séquence des consultations nationales, qui devait probablement renforcer l’image présidentielle, est en train au contraire d’accélérer un dévoilement politique général.

Et ce dévoilement pourrait profondément recomposer les rapports de force d’ici 2029.

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