Détente-Le Sénégalais et sa passion mystérieuse pour les rencontres avec le Président

Par Mamadou Sèye

Il existe au Sénégal une passion nationale dont les chercheurs n’ont toujours pas percé le mystère : la volonté irrépressible de rencontrer le Président de la République. Rires.

Le Sénégalais peut critiquer le pouvoir du matin au soir, dénoncer le système, réclamer la rupture, publier trente-sept statuts Facebook contre le régime… mais si le téléphone sonne soudainement pour proposer une audience au Palais, la respiration change immédiatement.
Subitement, la voix devient calme :
— « Il faut savoir dépasser certaines contradictions dans l’intérêt supérieur de la Nation… » .

Il y a d’abord les professionnels de l’audience. Ceux-là ont connu tous les Présidents depuis l’indépendance. Ils possèdent des photos avec Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Macky Sall et maintenant Bassirou Diomaye Faye. Il ne leur manque pratiquement que les gouverneurs coloniaux. Leur véritable idéologie n’est ni la gauche ni la droite : “Il faut rester proche des centres de décision.”

Ensuite viennent les patriotes flexibles. Très redoutables. Le matin, ils expliquent sur les plateaux télé que le pays traverse une catastrophe civilisationnelle. Mais après une discrète visite au Palais, les voilà devenus experts en stabilité institutionnelle et en paix sociale. Rires.

Le Sénégalais adore aussi les délégations. Nous sommes probablement le seul pays où des gens se réveillent un mardi matin pour créer spontanément une “délégation de haut niveau”.Personne ne sait exactement qui les mandate, mais ils arrivent toujours avec des formulations très sérieuses :
— « Nous sommes venus porter la voix des forces vives de la Nation… ».

Et généralement, dans les “forces vives”, il y a :
un ancien ministre oublié, deux chroniqueurs politiques, un homme d’affaires silencieux, un marabout discret et un monsieur dont personne ne connaît exactement la fonction mais qui apparaît sur toutes les photos officielles depuis 1994.

Le plus fascinant, c’est la vitesse des transformations après une rencontre présidentielle.

Avant l’audience :
— « Le pays va mal ! »

Après l’audience :
— « Il faut reconnaître que le Chef de l’Etat maîtrise parfaitement les enjeux… ».

Au fond, beaucoup de gens ne veulent même pas forcément le pouvoir. Non. Ils veulent surtout la proximité du pouvoir. Nuance fondamentale. Même quand ils disent vouloir “prendre leurs distances”, ils prennent toujours des distances très proches du Palais.

Et pendant ce temps, le citoyen ordinaire regarde tout ce beau monde défiler dans les salons climatisés pendant que lui tente simplement de résoudre le véritable dialogue national :
le prix du mouton avant Tabaski. Rires.

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