Les limites objectives du décret

Par Mamadou Sèye

En politique, il existe une illusion récurrente : croire que le pouvoir se résume à la signature d’un décret. Certes, le décret nomme, révoque, distribue les fonctions et organise l’Etat. Mais il existe une frontière qu’aucun décret ne peut franchir : celle de l’adhésion politique.

L’actualité sénégalaise nous le rappelle avec force. Lorsque des directeurs généraux préfèrent démissionner plutôt que de poursuivre l’aventure, lorsque des personnalités sollicitées pour entrer au gouvernement déclinent l’offre, nous ne sommes plus dans le simple registre administratif. Nous sommes face à un fait politique majeur.

Pendant longtemps, dans l’histoire des régimes politiques, la nomination à un poste ministériel ou à une direction générale constituait une récompense recherchée. Le décret agissait comme un puissant aimant. Mais cette force d’attraction dépend d’une condition essentielle : la conviction que le pouvoir dispose encore d’un cap, d’une base politique solide et d’un avenir.

Or, lorsqu’apparaissent les doutes, les fractures et les interrogations sur la direction prise, le décret perd progressivement sa puissance de séduction.

On peut signer une nomination, mais on ne signe pas une conviction.

On peut offrir une fonction, mais pas une légitimité.

On peut attribuer un poste, mais pas fabriquer une adhésion.

C’est là toute la limite du « décret-appât ». Tant que le pouvoir inspire confiance, les candidatures affluent. Lorsque cette confiance s’effrite, les postes cessent d’être des récompenses et deviennent des risques que beaucoup refusent d’assumer.

La philosophie politique l’enseigne depuis longtemps. Max Weber distinguait déjà le pouvoir légal du pouvoir légitime. Un dirigeant peut disposer de toutes les prérogatives institutionnelles et constater malgré tout une érosion progressive de son influence réelle.

Le contexte sénégalais semble aujourd’hui illustrer cette réalité. Les décrets continuent d’être signés, les nominations continuent d’être annoncées, mais la question essentielle est ailleurs : qui veut encore porter politiquement le projet proposé ?

Car un gouvernement ne se construit pas seulement avec des décrets. Il se construit avec des femmes et des hommes convaincus de participer à une aventure politique porteuse de sens.

Lorsque les refus se multiplient et que les démissions s’accumulent, un signal est envoyé. Il signifie que la fonction ne suffit plus. Que le titre ne suffit plus. Que le prestige ne suffit plus.

Le décret-appât a ses limites.

Et l’une des grandes leçons de l’histoire politique est que les institutions peuvent fonctionner par décret, mais que les peuples, les militants et les élites se mobilisent d’abord par conviction.

On gouverne par les textes. On dure par l’adhésion. Lorsque l’adhésion commence à vaciller, le décret cesse d’être un levier et révèle soudain toutes ses limites.

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