Par Mamadou Sèye
Depuis plusieurs mois, une partie du débat politique sénégalais semble enfermée dans une logique qui a pourtant déjà montré ses limites : celle consistant à rechercher des solutions administratives, juridiques ou procédurales pour écarter un adversaire dont on redoute la force politique.
Le cas d’Ousmane Sonko est révélateur de cette impasse.
Certains continuent de croire qu’il serait possible de l’affaiblir durablement en contestant ici son statut, là son éligibilité, ailleurs son mandat parlementaire. Comme si la question fondamentale était administrative alors qu’elle est avant tout politique.
Car qu’on l’apprécie ou qu’on le critique, un fait demeure : Sonko représente aujourd’hui une force politique de premier plan, dotée d’un ancrage national et d’une capacité de mobilisation exceptionnelle.
Imaginons même, pour les besoins du raisonnement, qu’il ne siège plus à l’Assemblée nationale. Que changerait réellement une telle situation ?
Il demeure président de PASTEF. Il demeure la figure centrale du parti majoritaire. Et il bénéficie de la confiance d’un groupe parlementaire dont la discipline et la loyauté comptent parmi les plus remarquables observées dans l’histoire politique récente du Sénégal.
Dans ces conditions, croire qu’une mesure administrative suffirait à neutraliser son influence relève d’une profonde méconnaissance des rapports de force réels.
La puissance d’un leader politique ne réside pas uniquement dans le fauteuil qu’il occupe mais dans sa capacité à mobiliser des hommes, des femmes, des militants et des électeurs.
Or, sur ce terrain, Sonko dispose d’atouts considérables.
Il est présent dans les communes, les départements, les régions, les villages, les quartiers populaires et au sein de la diaspora. Son influence ne se limite pas aux réseaux sociaux, même si son camp y occupe également une place prépondérante. Elle repose sur une organisation politique structurée et sur un militantisme que même ses adversaires reconnaissent volontiers.
C’est pourquoi l’idée selon laquelle l’on pourrait régler la question Sonko par des artifices institutionnels apparaît de plus en plus déconnectée des réalités politiques.
Mieux encore, une telle stratégie pourrait produire l’effet inverse de celui recherché.
Car chaque tentative perçue comme une manœuvre d’exclusion tend à renforcer le sentiment de solidarité autour de lui et à consolider davantage sa base politique.
Dans l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale suivie de nouvelles élections législatives, beaucoup estiment même que PASTEF pourrait sortir renforcé du scrutin. Non pas en raison d’une quelconque magie politique, mais parce que le parti continue de disposer d’un appareil militant puissant et d’une présence territoriale que peu de formations peuvent revendiquer aujourd’hui.
Mais au-delà des calculs électoraux, l’essentiel est ailleurs.
Depuis son accession aux responsabilités, Sonko a multiplié les appels à la stabilité, au dialogue et à la préservation de la paix civile. Le choix de la concertation institutionnelle a souvent été privilégié alors que d’autres auraient pu être tentés par l’escalade permanente.
C’est un élément qui mérite d’être souligné.
Car la stabilité du Sénégal est un bien collectif qui dépasse les intérêts des partis, des coalitions et des personnalités politiques.
Dans ce contexte, chacun devrait mesurer la portée de ses actes.
Si certains choisissent d’emprunter la voie des manœuvres, des exclusions ou des combinaisons destinées à contourner le verdict populaire, ils ne pourront ensuite reprocher à ceux qui s’estiment visés de défendre leurs droits politiques par les moyens légaux et démocratiques à leur disposition.
La démocratie fonctionne mieux lorsque les citoyens choisissent librement entre des offres politiques concurrentes.
Elle se fragilise lorsque l’on cherche à déterminer à l’avance qui a le droit ou non de participer à la compétition.
Pour le Sénégal, la meilleure garantie de paix reste donc la plus simple : que les institutions jouent pleinement leur rôle, que les règles soient les mêmes pour tous et que les ambitions présidentielles se règlent dans les urnes plutôt que dans les arrière-boutiques administratives.
La paix est toujours préférable aux combines.
Et lorsqu’un pays doit choisir entre les deux, la sagesse commande de ne jamais sacrifier la stabilité nationale sur l’autel des calculs politiciens.