Par Mamadou Sèye
Depuis son départ de la Primature, beaucoup l’annonçaient affaibli, marginalisé, voire condamné à une opposition de circonstance. D’autres prédisaient une rupture fracassante avec le président Bassirou Diomaye Faye, persuadés que l’ancien tandem qui avait porté l’alternance ne survivrait pas à l’épreuve du pouvoir. L’entretien accordé par Ousmane Sonko à France 24 et RFI vient pourtant bousculer nombre de certitudes.
Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas ce que Sonko a dit. C’est ce qu’il n’a pas dit.
A aucun moment, il n’a cherché à alimenter les spéculations sur une guerre ouverte au sommet de l’Etat. A aucun moment, il n’a versé dans l’invective ou la menace. Bien au contraire. En affirmant qu’« il n’y aura pas de déchirure » avec Bassirou Diomaye Faye, il a envoyé un signal fort à l’opinion nationale comme à la communauté internationale : les divergences existent, mais elles ne doivent pas se transformer en crise nationale.
Dans un contexte où les commentateurs vivent souvent de l’exagération des conflits, cette posture mérite d’être relevée.
Sonko reconnaît des divergences politiques et programmatiques. Il ne les nie pas. Mais il rappelle en même temps une vérité essentielle : le Sénégal est plus grand que les ambitions individuelles, les rivalités partisanes et les querelles de leadership.
Cette déclaration est loin d’être anodine. Elle constitue une rupture avec la logique de polarisation permanente qui domine désormais une grande partie de la vie politique mondiale. Là où beaucoup attendaient une démonstration de force, Sonko a préféré la démonstration de responsabilité.
L’autre enseignement majeur de cette interview concerne la présidentielle de 2029.
Depuis plusieurs semaines, certains tentent déjà d’installer le débat autour d’un duel inévitable entre Diomaye et Sonko. Or, l’ancien Premier ministre a refusé de tomber dans ce piège. Il a rappelé que son parti investira le candidat qu’il jugera le plus apte et qu’il est prématuré de parler de candidatures.
Cette retenue tranche avec l’agitation ambiante.
Un responsable politique convaincu que l’heure est venue de partir en campagne aurait profité d’une telle tribune internationale pour se positionner. Sonko a choisi l’inverse. Il a préféré parler institutions, dette, élections locales et fonctionnement de l’Etat.
C’est précisément sur le terrain institutionnel que son entretien prend toute sa dimension.
Désormais président de l’Assemblée nationale, il aurait pu adopter une posture de confrontation systématique avec le nouvel exécutif. Il ne l’a pas fait. Il a au contraire affirmé qu’il ne ferait pas de la censure un instrument de règlement de comptes et que l’Assemblée devait jouer son rôle dans un esprit de complémentarité avec le gouvernement.
Ce message est fondamental.
Il signifie que la coexistence entre un Président de la République et un président de l’Assemblée nationale issus de la même famille politique mais porteurs de visions différentes n’est pas forcément synonyme de blocage institutionnel. Au contraire, elle peut contribuer à un meilleur équilibre des pouvoirs.
Mais il ne faut pas se méprendre. Derrière le ton apaisé demeure une grande fermeté politique.
Lorsqu’il affirme que les élections locales doivent impérativement se tenir à date, Sonko fixe clairement une ligne rouge. Pour lui, les échéances électorales ne doivent pas devenir une variable d’ajustement politique. Cette position réaffirme son attachement à la légalité républicaine et rappelle que la démocratie ne se mesure pas seulement aux discours, mais aussi au respect scrupuleux des règles du jeu.
Sur la question de la dette et des relations avec le FMI, l’ancien Premier ministre reste fidèle à sa doctrine. Il ne rejette pas le dialogue avec les partenaires financiers internationaux. Mais il refuse que les exigences de court terme prennent le dessus sur les objectifs de transformation économique du pays.
Autrement dit, oui à la négociation, non à la renonciation.
Cette position correspond à la ligne qu’il défend depuis plusieurs années : préserver la souveraineté des choix économiques du Sénégal tout en tenant compte des contraintes du contexte international.
Au final, l’intérêt de cette interview réside moins dans les annonces que dans la posture.
Le Sonko qui s’est exprimé sur France 24 n’apparaît ni comme un homme vaincu par son départ de la Primature ni comme un opposant animé par l’esprit de revanche. Il apparaît comme un responsable politique qui entend occuper pleinement l’espace institutionnel que lui confère désormais la présidence de l’Assemblée nationale.
Il ne gouverne plus, mais il demeure central.
Il ne dirige plus l’exécutif, mais il continue de peser sur les orientations du débat national.
Il ne lance pas la bataille de 2029, mais il refuse d’en être absent.
Voilà pourquoi cet entretien restera probablement comme un moment politique important. Parce qu’au milieu des prophéties de rupture, des scénarios de crise et des discours alarmistes, Ousmane Sonko a choisi une autre voie : celle de la patience stratégique.
Et en politique, la patience est souvent la forme la plus redoutable de la puissance.