Le décret et le désir du pouvoir

Par Mamadou Sèye

La politique réserve parfois des séquences qui, sur le moment, passent presque inaperçues. Puis, avec un peu de recul, elles apparaissent comme les premiers signes d’un changement d’époque.

Le Sénégal est peut-être en train d’en vivre une.

Depuis le départ d’Ousmane Sonko de la Primature, des faits inhabituels se succèdent. Des directeurs généraux présentent leur démission. D’autres accueillent leur remplacement avec une sérénité qui contraste avec les drames politiques d’hier. Plus surprenant encore, des ministres déclinent l’invitation qui leur est faite de poursuivre leur mission au sein du gouvernement.

Pris séparément, chacun de ces épisodes possède sans doute ses raisons propres. Mais observés dans leur ensemble, ils interrogent.

Ils interrogent notre rapport au pouvoir.

Pendant des décennies, le décret présidentiel représentait presque une consécration. Il élevait un homme ou une femme. Il consacrait une carrière. Il ouvrait les portes de l’influence, du prestige et de la reconnaissance. A l’inverse, un décret mettant fin à des fonctions était souvent vécu comme une épreuve, parfois même comme une humiliation publique.

Cette représentation semble aujourd’hui vaciller.

Le décret nomme toujours.

Le décret révoque toujours.

Mais il ne produit plus automatiquement le même effet sur celles et ceux auxquels il s’adresse.

C’est là que réside peut-être la véritable nouveauté.

Le pouvoir institutionnel demeure intact. Mais son pouvoir d’attraction semble, lui, évoluer.

Est-ce le poids de l’exposition permanente sur les réseaux sociaux ? Est-ce l’exigence de résultats immédiats ? Est-ce la rudesse du débat public ? Est-ce une nouvelle génération de responsables politiques, moins fascinée par les attributs du pouvoir que par la maîtrise de son destin personnel ? Ou est-ce tout simplement le signe que les fonctions publiques sont devenues plus lourdes à porter qu’elles ne sont gratifiantes ?

Les réponses appartiennent sans doute aux historiens et aux politologues de demain.

Mais les faits, eux, sont là.

Et ils sont suffisamment singuliers pour mériter réflexion.

Car il est rare, en Afrique, de voir des responsables quitter volontairement des postes aussi convoités. Il est plus rare encore de voir certains accueillir leur départ sans le moindre fracas, comme si la liberté retrouvée pesait davantage que les privilèges abandonnés.

Nous assistons peut-être à une discrète révolution culturelle.

Une révolution où le prestige de la fonction ne suffit plus à susciter l’adhésion.

Une révolution où le décret conserve toute sa force juridique, mais ne garantit plus le désir d’exercer le pouvoir.

Si cette tendance se confirme, elle marquera un tournant dans notre vie politique.

Car une démocratie ne se transforme pas seulement par les élections ou les réformes institutionnelles.

Elle se transforme aussi lorsque change le regard que les femmes et les hommes portent sur le pouvoir lui-même.

Et c’est peut-être cette révolution silencieuse qui est en train de s’écrire sous nos yeux

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