Détente-L’art de demander un service… sans avoir l’air de demander un service

Par Mamadou Sèye

Au Sénégal, personne ne demande un service. Ce serait beaucoup trop simple. Chez nous, un service se prépare, se contourne, se négocie avec élégance. C’est un cérémonial.

Tout commence par une entrée en matière qui n’a absolument rien à voir avec le sujet.

— « Grand, comment va la famille ? Et les enfants ? La santé ? Je t’ai vu à la télé l’autre jour, machallah ! Tu n’as pas changé. »

A ce stade, l’interlocuteur expérimenté sait déjà qu’un danger approche.

Puis vient la deuxième phase : les souvenirs.

— « Tu te rappelles quand on était ensemble à l’école ? Ah, quelle époque ! Tu étais toujours un homme de cœur… »

Là encore, le vieux routier ne se laisse pas distraire. Il sait que le véritable objet de la visite n’a toujours pas été dévoilé.

Arrive enfin le moment décisif. Un léger silence. Un sourire. Et cette phrase devenue un monument de notre patrimoine national :

— « En fait… il y avait juste un tout petit service… »

Le « tout petit service » est parfois d’une ambition remarquable. Obtenir un rendez-vous impossible, accélérer un dossier bloqué depuis six mois, trouver un emploi pour un neveu, décrocher un billet, recommander un ami ou résoudre un problème que même l’administration regarde avec perplexité.

Et si, par malheur, vous hésitez, l’artiste de la requête possède une arme redoutable.

— « Je savais que je pouvais compter sur toi. »

Vous n’avez encore rien accepté, mais vous voilà déjà engagé moralement.

Le plus admirable est que celui qui sollicite le service ne se considère jamais comme un profiteur. Dans son esprit, il entretient simplement cette grande chaîne de solidarité qui fait tenir notre société. Aujourd’hui il demande ; demain, s’il le peut, il rendra la pareille. C’est un contrat silencieux, jamais signé, mais profondément ancré dans nos habitudes.

Il existe bien sûr quelques virtuoses. Ceux qui commencent par refuser un café pour montrer qu’ils sont pressés… avant de rester deux heures. Ceux qui jurent qu’ils ne veulent « absolument rien »… juste avant de sortir une chemise remplie de documents. Ceux qui concluent avec un sourire désarmant : « Si ce n’est pas possible, ce n’est pas grave… », tout en vous regardant comme si l’avenir de l’humanité dépendait de votre réponse.

Au fond, ces scènes disent quelque chose de nous. Elles racontent un pays où l’on croit encore que les relations humaines peuvent parfois ouvrir des portes que les procédures laissent fermées. Ce n’est pas toujours une bonne chose, mais c’est souvent une preuve de confiance envers l’autre.

Alors, la prochaine fois qu’un ami t’appellera simplement pour « prendre de tes nouvelles », ne te précipite pas sur tes conclusions. Écoute-le jusqu’au bout.

Il est tout à fait possible qu’il veuille seulement savoir comment tu vas.

Mais, par prudence… garde quand même un stylo à portée de main. On ne sait jamais.

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